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Le terminus des vieux
NouvelleMarc avait 8 ans en ce début d’année 1973. Premier janvier d’une nouvelle année. La neige tombait à gros flocons. Le genre de journée que Marc appréciait peu.

Car aujourd’hui, c’est la tournée des vieux. Les grands parents, les tantes, les arrières cousines et tout le reste, c’est sûr que ce n’est pas les bisous baveux et les haleines fétides ou alcoolisées qui allaient manquer aujourd’hui en souhaitant les vœux.
C’est à tout ça que pensait Marc, assis à l’arrière de la Renault 12 avec son frère et sa sœur, en regardant les arbres défiler à travers la vitre embuée.

Mais le plus gros était fait. Il ne restait que Hélène et Maurice. Ca terminait toujours par Hélène et Maurice. Pas que les parents de Marc les appréciait moins, juste que c’était les derniers de la route. Ceux qui sont le plus loin. Le terminus des vieux, c’était eux.

La porte ouverte, c’était les grands gestes. Ils étaient contents de voir la belle famille et étaient surpris. Alors que l’on vient toujours ce jour là. Mais c’est vrai qu’ils étaient gentils et attentionnés. Ils avaient des yeux brillants en passant la main dans la chevelure de Marc. C’est qu’ils trouvaient que Marc avait grandi. Mais ça, ils l’avaient déjà dit l’année dernière et encore l’année d’avant.

Marc n’a jamais trop su pourquoi ils allaient chez Hélène et Maurice car ils ne sont même pas de la famille. Maurice était le meilleur ami du grand-père de Marc, ça c’est clair. Mais Jules-Adolphe est mort en 1945, suite à une longue maladie et c’est Maurice qui s’est occupé du « petit », c'est-à-dire du père de Marc. D’ailleurs, c’était très fort entre le père de Marc et Maurice. Même si il n’y avait pas d’effusions extravagantes. Ce n’était pas le genre des deux. Mais Marc savait que s’il passait entre le champ électrique de leurs quatre yeux, cette force pouvait le réduire en cendres.
Maurice était garde forestier en fin de carrière et Hélène, sage femme.

Au début, le temps de s’installer, c’est les éternelles conversations météorologiques. De « y-a-plus-de-saisons » en passant par « c-est-depuis-leur-foutue-bombe » pour terminer par « c-était-mieux-avant ». Le ton était donné. Ce qui n’empêchait en rien la neige d’encore tomber de plus belle, encore plus blanche. Comme normal en cette saison.
Tout le monde s’assied autour de cette table ronde en chêne, recouverte d’un tapis ciré à grosses fleurs brunes dont les bords sont blanchis par l’usure.
Pas de couleurs vives : tout est gris, brun ou blanc cassé. Comme si la couleur était un luxe qu’on ne peut pas se permettre. La place préférée de Marc est simple : le plus loin possible de ce vieux poêle crapaud en émail blanc écru chauffé au bois qui dégage une chaleur tonitruante.

Maurice s’enquière d’aller chercher les bouteilles pendant qu’Hélène questionne la mère de Marc sur les résultats scolaire. Autant Hélène est une vraie merveille de sourire et de bonbons, autant les résultats scolaires affligeants ne la faisait pas rire du tout. Surtout en français. Elle allait être servie. 6 /10, et oui. Pas terrible ça.
Et la mère de Marc d’expliquer en long, en large et en travers ce désastre digne de la chute de l’empire romain. Il y a des moments, comme ça, où l’on déteste sa mère. C’est qu’Hélène a fait des grandes études et est respectée pour ça. Alors, quand on est petit et loin des grandes études et qu’on n’arrive pas à emboîter correctement le peu qu’on sait, il n’y a qu’un refuge : regarder ses chaussures.
« Mais enfin mon garçon, « magasin » s’écrit « magasin », un « s », et non pas « magazin » avec un « z » ». Marc n’oubliera jamais.
Et puis le sourire tendre revenait. Les yeux de Marc quittèrent les chaussures pour se poser sur la table. C’est que Maurice venait de pauser les bouteilles sur la table. Du « fait maison ». Pour les petits, une sorte de liquide d’où flottaient quelques cerises poussives. Une sorte de sirop, « fait maison aussi » dont il valait mieux ne pas connaître le modus operandi de la préparation. Pour les grands, c’était du costaud. Un breuvage qui faisait tousser la mère de Marc. Ca le faisait bien rire intérieurement, il était vengé pensait-il.
Hélène arrivait avec le café fumant et les petites galettes traditionnelles du nouvel an.

Et la conversation repartait de plus belle sur le grand-père Jules-Adolphe. C’était inévitable. Pour dire la même chose que l’année dernière et que l’année d’avant. Et que toujours. Un travailleur le grand-père, un grand homme. Respectueux et respecté. Droit comme un « I ». Un homme qui a fait de grandes choses. Et la guerre de 14 sur l’Yser. Difficile de contredire quand on n’a pas connu. Difficile de contredire quand le narrateur a la voix tremblante. On a juste envie d’y croire, pour faire plaisir. C’est que Marc, il aurait préféré des histoires de son grand-père plus croustillantes, des histoires de beuveries où le grand-père se serait lâché, des histoires de coussins pèteur, des histoires de réveil qui ne sonne pas.
Mais rien de tout cela. Le grand-père était décidemment parfait. C’est depuis que Marc sait que, bien souvent, on devient parfait une fois mort.

Dans la pièce, il y avait de vieilles photos en noir et blanc de personnes inconnues pour Marc. Que des portraits sérieux. C’est que ça ne rigolait pas, dans le temps, de se faire tirer le portrait. Les photos devaient être jaunies depuis longtemps. Certaines étaient devenue craquelantes comme tombant en poussières et que chaque poussière se tenaient pas la main dans un ultime désespoir du souvenir.

Parfois, il y avait d’autres vieux qui venaient saluer Hélène et Maurice. Même des plus vieux. Ca rigolait bien et ça plaisait à Marc. Ils se vannaient. Mais jamais rien de bien méchant, ils se connaissaient tous trop bien jusqu’au bout des rides. Ca parlait de la guerre et de choses plus légères. Mais on se rend vite compte, sans que rien ne perce, qu’ils se sont tous entraidés un jour ou l’autre dans leurs longues vies. Un jour c’était l’un, le lendemain c’était l’autre. L’entraide ça soude.
Et Emile annonce qu’en mars, il aura 80 ans. Et tout le monde le félicite. Marc ne comprend pas. Comment peut-on féliciter quelqu’un qui est au bord de l’abîme ? Comment peut-on féliciter quelqu’un d’être vieux et donc proche du néant plus que les autres ?
En plus, c’est qu’il a l’air d’y prendre du plaisir Emile d’être la vedette des trois prochaines minutes. Marc se dit que c’est mieux d’être jeune sans doute parce qu’il est jeune et que sans doute, c’est pareil dans l’autre sens. Quand on est vieux, on est content d’être vieux.

La pièce d’a côté, c’était la pièce « du dimanche » où personne n’allait jamais, même le dimanche. C’est là qu’était la télévision que Marc n’a jamais vu allumée. Et quand quelqu’un parlait de cette télévision Hélène et Maurice baissaient la tête comme si ils avaient honte de s’être laissés avoir par la diablerie de la luxure, selon eux.

Mais un des grands plaisirs de Marc, c’était l’arrivée de Marcel et Jean-Marie, les deux fils de Hélène et Maurice.
Marcel était garde forestier comme son père dans un village voisin. Jean-Marie était gendarme et un joyeux drille. Mais Hélène aime toujours raconter les heures et les heures passées à faire étudier Jean-Marie pour être gendarme. C’est qu’il en a bavé Jean-Marie dans ses études. Et pendant que sa mère dicte son traditionnel laïus, Jean-Marie se retourne vers Marc, lui fait un clin d’œil, fait une grimace en tirant la langue et sort des bonbons de sa poche magique. Ils sont potes ces deux là.
Pour Marc, c’est comme si Jean-Marie disait, sans rien dire : « je t’ai rapporté ça du magazin !»

Marcel, lui, arrivait toujours en jeep avec des copains. Avec, dans la remorque, des sangliers éviscérés de frais et encore fumants. Ils étalaient tout ça dans la neige fraîche qui se rosissait aussitôt. Un vrai spectacle d’horreur pour Marc. Ces pauvres bêtes dégageant une odeur de réglisse étalées comme un défilé de mode.
« Bonne année les sangliers ! » pensait Marc. C’est qu’ils étaient tous fier du massacre en plus ! Il ne manquait que l’estrade, le photographe, les médailles et la fanfare. Quand on est grand il faut massacrer pour se croire un homme pensait Marc qui a décidé ce jour là, d’un commun accord avec lui-même, de ne jamais devenir grand.

Et les années passent. Vers 13 ans, Marc décide de ne plus faire le terminus des vieux avec ses parents.
« Tu le regrettera un jour ! » disait la mère de Marc.
« Chiche ! » dit Marc, avec arrogance.
C’est que Marc préfère passer son temps à écouter de la musique et rôder avec ses copains.
« C’est quand même mieux Queen et les potes que d’entendre toujours dire les mêmes choses de ces vieux tromblons ! » avait dit Marc.
La cause était entendue. Marc ne reverra plus jamais Hélène et Maurice.

En novembre 1986, Maurice attrape une mauvaise grippe. C’est ce qu’a dit Hélène à la mère de Marc, au téléphone.
Mais Maurice c’est un solide, il est taillé dans du bois comme on n’en fait plus. Et puis, ce n’est pas la première fois qu’il prend du grain dans les voiles.
Mais la tempête est trop forte et a raison de lui. Maurice meurt. La mère de Marc a compris ce que Hélène n’arrivait pas à dire, noyée sous les larmes et le chagrin : Maurice est mort.
Marc a eu la chair de poule. C’est qu’il aimait bien Maurice, au fond. Et s’en veut maintenant, de ne pas lui avoir dit. Parce que Hélène et Maurice, ils prenaient toujours des nouvelles des « petits » et avaient la tristesse de ne plus les voir.

Hélène, à partir de ce jour là, c’est comme si son âme était partie avec Maurice. Elle n’a plus quitté le fauteuil. Ses yeux étaient dans le vide, ne s’alimentant que par obligation. C’est comme si il y avait encore le corps mais qu’il n’y avait plus rien à l’intérieur. Elle attend, elle attend … elle attendait…

Le 17 janvier 1987, coup de téléphone…

Proposé par : phil
 
 
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