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Le Syndrome Boulanger
NouvelleStrawberry vous présente sa dernière nouvelle, déroutante : Le Syndrome Boulanger.

Cent mètres au-delà du drapeau montait un mince nuage de poussière grise. Philippe riait aux bords de la congestion alors que son ami Franck, irrité et penaud, lançait sans plus attendre son chariot à l’assaut des pelouses jaunies par l’automne. Décidément la malchance le frappait à la moindre de ses tentatives et aucun de ses coups ne se voyait épargné par les humeurs du vent en cette matinée pourtant si calme. Philippe, tout juste remis de son fou-rire, marchait à ses côtés en direction du bunker où la malheureuse balle de Franck venait d’échouer, lamentablement ; un duel indécis entre eux ne se dessinait toujours pas. Mais il fallait reconnaître à Philippe l’avantage de pratiquer le golf depuis six années, exactement trois de plus que son jeune adversaire qui, outre les maladresses de débutant, péchait par son excès de confiance, pour ne pas dire son estime démesurée de lui-même.

Parvenus au bord du bunker, qui étalait son sable humide en contrebas d’une butte boisée, quelle ne fut pas leur stupeur lorsqu’ils découvrirent un homme, grossièrement vêtu d’un survêtement démodé, gisant face contre terre, tout prêt de la boule alvéolée de Franck, à demi-enfouie. « - Merde Philippe ! J’en ai assommé un ! ». Sempiternel gouailleur mais couard authentique, Philippe restait à l’écart, bafouillant un appel tremblant à l’inconnu horizontal. Plus téméraire (et davantage concerné en l’occurrence), Franck descendit à hauteur de l’homme et s’agenouilla à ses côtés. À peine eut-il touché son bras qu’il fut saisi par la roideur du membre glacé. « - J’appelle une ambulance ? s’étrangla Philippe.
- Un corbillard tu veux-dire… Il est raide mort ce pauvre type. » Un coup d’œil circonspect révéla à Franck ce qui semblait être le sac de clubs de la victime, abandonné quelques empans plus loin, à l’orée du boqueteau. « - C’est toi qui l’a tué ?
- Non, il ne serait pas froid comme ça. Il est mort depuis quelques heures sans doute » conclut le joueur.

Un coup de téléphone et dix minutes plus tard, le directeur du club-house accompagné d’un médecin rejoignis Franck et Philippe sur les lieux de la découverte macabre. « Il est mort » professa le toubib, confirmant ainsi de sa voix officielle que le défunt était bien décédé.

Mais ce n’est que quelques jours après la mort de cet individu, un dénommé Jean Roy, que l’émotion s’intensifia. Quelques articles dans la presse locale laissaient entendre que les causes de sa mort n’avaient pu être établies à l’issue de l’autopsie pratiquée. L’homme, âgé d’une trentaine d’années, avait succombé brutalement, sans lésion ni tumeur, sans embolie ni occlusion. Un fait divers anodin en somme, voué à l’oubli de la mémoire collective. Et pourtant, l’actualité allait souffler un peu sur les braises du mystère. Pas un mois ne s’était encore écoulé depuis la découverte du golfeur mort que déjà la faucheuse ravivait les esprits. Cette fois, le destin s’acharna sur un couple de jeunes mariés, transporté d’urgence à la clinique Saint-Antoine. Ils s’apprêtaient à vivre leur lune de miel lors qu’ils furent secoués de convulsions frénétiques à bord d’un taxi. Ni l’un ni l’autre ne survécu à ses souffrances. Hébétés par la similitude des maux, les médecins conclurent à une grave intoxication alimentaire voire même à un empoissonnement sournois, bien qu’aucune substance ne fut décelée dans leur sang. L’idée d’un diagnostic maquillé hantait en tout cas les lignes des folliculaires.

C’est sans doute parce qu’il n’avait rien à faire de ses fins de journées que Franck prêta un intérêt très particulier à la rubrique nécrologique, anticipant déjà les réflexes d’un troisième âge pourtant lointain. Par goût de l’insolite et de l’étrange, non par intuition scientifique, Franck se sentait excité à l’idée d’un lien entre « son » mort et l’agonie récente du couple. Bien entendu, il en avisa Philippe qui lui répondit par la raillerie, comme à l’accoutumée. D’ailleurs, l’espoir de Franck maigrissait au fil des jours. Inlassablement, il feuilletait avec entrain les pages des journaux, scrutant le moindre décès suspect, brutal ou inexpliqué. Rien. Décidément, la population s’accrochait ardemment à la vie. Pas même un accident domestique à se mettre sous la dent en six semaines de recherches approfondies. Rien donc qui ne pouvait attiser un peu la folie dans le quotidien tranquille de cette banlieue rurale de l’agglomération bordelaise.

Un mardi, tout de même, un article édifiant attira l’attention de Franck. Les colonnes narraient l’invraisemblable suicide d’un vieillard veuf dans l’enceinte même de la maison de retraite qui venait de l’accueillir. Le doyen avait eu l’élégance d’enfiler un costume propre mais désuet avant de se pendre lamentablement au clou du volet de sa fenêtre. Des gardes traversant la cour avaient découvert le corps inanimé traînant le long de la surface. Avide de révélations à la lecture du compte-rendu, Franck ne put s’empêcher de ressentir une vague déception. En effet, aucun doute n’était permis sur les causes du trépas. Aussi tragique apparaissait-il, cet incident ne devait pas être plus qu’une coïncidence quelques semaines après trois morts suspectes. Faisant fi de toute logique raisonnée, Franck sortit une paire de ciseaux et découpa rapidement l’article en page intérieur et la photo de la maison de retraite en première page. Tout en relisant une seconde fois les faits, afin de s’imprégner des détails les plus sordides, il comptait sa monnaie, bien décidé à acquérir d’autres journaux et compléter ainsi ses informations. Clémence, sa compagne, s’était glissée jusque derrière son dos. Elle avait bien du mal à comprendre de ce que Franck attendait de découvrir chaque jour, avec une impatiente malsaine. « - Tiens, tu as trouvé quelque chose…
- Oui : un vieux qui s’est pendu à la fenêtre d’une maison de retraite.
- Et alors ?
- Etrange, non ?
- Franchement : non. C’est bien triste, mais ça arrive ce genre de chose. Autant je comprenais que tu t’interroges sur un rapport entre le type mort au golf et le couple, car les médecins n’avaient pas pu se prononcer clairement, autant le suicide d’un vieillard me semble complètement étranger à tout ça.
- Rabat-joie ! ». Franck se leva et sortit sans tarder pour voler jusqu’au bureau de tabac, laissant Clémence dubitative. Sur la table, il restait ses coupures, celles du jour bien sûr mais aussi quelques textes consacrés à la découvert de Jean Roy et à la mort des mariés. Clémence était à son tour occupée à relire les articles lorsque Franck rentra, trois quotidiens sous le bras. « - Tu vois que tu t’y intéresses aussi ! dit-il en embrassant sa concubine.
- Oui… et je ne vois toujours pas de rapport ! » A peine avait-elle fini sa phrase que le téléphone sonna. Franck décrocha et Clémence comprit rapidement à sa mine devenue bistre que quelque chose n’allait pas. « - C’est Philippe, expliqua-t-il. Anne est à l’hôpital. Il ne sait pas ce qu’elle a, ça l’a pris comme ça, tout d’un coup… Dis, tu crois que…
- Elle a toujours eu des problèmes de plaquettes, objecta Clémence qui le voyait venir.
- Oui, mais je ne pense pas que ce soit de cela dont il s’agit. Bref, il faudrait aller auprès de Philippe, il a besoin de réconfort. » Dans un accord tacite, ils s’habillèrent et montèrent en voiture. Franck était partagé entre l’inquiétude et l’excitation perverse. Il sentait que ses intuitions n’étaient pas vaines mais sa satisfaction était tempérée par un effroi compréhensible ; cette fois, une tragédie s’abattait sur des amis proches.

À leur arrivée à l’hôpital, ils trouvèrent Philippe, assis dans le hall, blême et torturé comme un trognon desséché. Il est des évidences qui n’ont pas besoin d’être explicites ; Clémence et Franck comprirent dans la douleur de son regard que tout espoir avait péri. Dans les bras tantôt de l’un, tantôt de l’autre Philippe pleura abondamment son amour perdu. Franck n’osait pas l’interroger sur les circonstances de la mort. Et pourtant la curiosité, aussi odieuse soit-elle, lui dévorait la langue. Il n’eut pas besoin d’attendre. Temporairement tranquillisé, Philippe s’essuya les yeux et tenta de rapporter les paroles des spécialistes. Anne, prise d’une fièvre foudroyante, avait eu le temps de crier sa détresse. Lui avait agit au plus vite, contacté les urgences immédiatement. Mais elle devait succomber dès son admission à l’hôpital, à peine 15 minutes après le début de sa crise. Philippe annonça encore qu’il réclamerait une autopsie ; sa femme était bien portante selon lui ; et s’il l’avait sentie un peu lasse et déprimée depuis quelques jours, cela ne pouvait expliquer ce syndrome mortel éclair. Puis, il leva des yeux hagards sur son ami et questionna : « Qu’est-ce qui se passe Franck ? Pourquoi as-tu pensé qu’il s’agissait d’une épidémie ? Comme un con je me suis moqué de ta poire et aujourd’hui il faut que ça tombe sur moi ! ». Franck était gêné et à vrai dire se sentait un peu responsable, oiseau de mauvais augure et prophète du malheur. Ils ne restèrent pas davantage au côté du jeune veuf : un éminent professeur en blouse blanche, le cheveu rare mais l’air détendu, invita Philippe à le suivre dans son bureau. « Tiens-nous au courant » ajouta simplement Franck sous le regard particulièrement réprobateur de Clémence. Dans la cour de l’hôpital, les injures pleuvaient. « Tu n’as pas honte, il souffre et toi tu ne penses qu’à ton enquête personnellement ! » lança Clémence. Franck, agacé répondit avec toute la mauvaise foi dont il était capable « J’suis pas enquêteur d’abord ! ».

Bientôt, la terre et les pleurs couvrirent la bière. Béni le cercueil, bénie la pauvre défunte, maudits le sort funeste et la griffe qui l’avait enserrée. L’enterrement était d’autant plus pesant pour Philippe que le soleil brillait et semblait consumer les feuilles rouges et jaunes. Anne aimait l’automne et avait décidé d’y mourir ; voilà ce qui courait le long de sa conscience en cet après-midi de deuil. Personne n’évoquait la maladie dont avait été victime la pauvre jeune femme. Les médecins avaient cru cependant mettre en évidence un effondrement brutal du système immunitaire, mais sans certitude toutefois. Le mystère restait entier et l’inquiétude se dessinait une place parmi l’assistance noire de ces funérailles.
À l’issue de la cérémonie, des bruits courraient au sein même du cortège. Un adolescent d’une quinzaine d’année (treize disaient certains, seize d’autres) venait à son tour de connaître un sort tragique ; mort dans les toilettes de son établissement scolaire, atteint d’une transe maligne et inexplicable.
Franck n’était plus le seul à observer dans un rayon d’une vingtaine de kilomètres, depuis trois mois, l’avancée inquiétante de cette vague de décès foudroyants. Il poursuivait le classement des articles, mais l’excitation qui l’animait dans les premières heures avait cédé la place à l’angoisse. Rentré à la maison accompagné d’une Clémence éplorée, il chercha immédiatement toutes les informations relatives à la mort du collégien : mais il ne trouvera rien. « - Laisse tomber tout ça, lui conseilla son amie. Ce n’est pas à toi de chercher le pourquoi et le comment. D’ailleurs tu n’es pas médecin mais comptable.
- Ça m’intrigue, je n’y peux rien… Pire, ça me fascine. Ça ressemble à une maladie mais il pourrait très bien s’agir d’assassinats, pourquoi pas. C’aurait été en 75, j’aurais immédiatement pensé aux russes !
- Tu avais 6 ans en 75. Je te laisse à tes petits papiers, moi je vais me coucher et penser à autre chose ! ». La porte du séjour claqua mais ce petit coup de colère de Clémence n’ébranlait pas Franck qui, inlassablement, relisait les journaux, tâchait notamment de compiler toutes les informations relatives aux symptômes des victimes. Il crut bon d’écarter un instant, sinon de déchirer définitivement l’article relatif au suicide du vieil homme, mais le conserva néanmoins, non sans réserves. Les informations, pourtant, ne collaient pas franchement : le mal était brutal, subit, voilà le seul point commun. Mais s’agissait-il de « fièvre », de « convulsions », de « transe » ? Franck voulu croire à des synonymes et poursuivre dans son hypothèse épidémique. Mais il ne s’agissait pas de n’importe quelle épidémie : la maladie était inconnue, incurable, peut-être même inévitable…

Lorsque enfin il décida de monter se coucher, vingt-trois heures étaient passées, la tension qui l’habitait retombait un peu. Néanmoins, il lui semblait impossible de fermer l’œil ce soir ; Franck souffrait, au fond, de ne pas comprendre une suite d’évènements il est vrai totalement déroutante. « Tu crois que c’est dangereux de rester vivre par ici, avec des putains de morts sans raison ? » lança-t-il à Clémence allongée près de lui. Elle ne répondit pas. La voix haussée, il réitéra sa question, sans plus de résultats. Dans la chaleur de la nuit et de cette chambre aux fenêtres closes, pas un bruit ne venait à ses oreilles. Pas une respiration. Franck saisit sa compagne et hurla son prénom. Clémence s’éveilla paniquée, prête à le gifler. Tous deux le cœur aux abois et les yeux humides, ils s’embrasèrent longuement pour oublier par la douceur la folie morbide qui gangrenait peu à peu leur quotidien.

« Onze heures, Clémence ! » Franck sauta hors de son lit et courut à travers la chambre. « Tu as oublié de mettre le réveil ou quoi ? On a loupé une demi-journée de boulot ! » Son amie se redressa sur le lit, hébétée et un peu honteuse de sa négligence car elle avait bel et bien omis de programmer l’appareil. « Je vais téléphoner à mon patron tout de suite, y’a que ça à faire » se résigna-t-il. Et tandis que Clémence s’enfermait dans la salle de bain, Franck descendit au salon. Curieusement, il n’était pas en colère ; peut-être sa bonne entente avec tous ses collègues et son amitié de longue date avec le directeur de la boîte le mettait en confiance pour être excusé de son absence idiote. L’intonation n’en finissait plus de retentir, mais aucune voix ne venait y mettre un terme. « C’est marrant, y’a toujours quelqu’un d’habitude » pensa-t-il avant de recomposer le numéro, craignant une erreur. Mais toujours rien. Il préféra saisir son téléphone portable et y chercher le numéro d’un collègue. Un message indiquait six appels en absence et Frank en consulta la liste : tous provenaient justement du secrétariat de l’entreprise qu’il tentait à l’instant de joindre. « Ils ont du se rendre compte de mon absence et ont voulu me joindre. Tant pis, je leur expliquerai cet après-midi ». Mais il tenait encore le mobile en main quand celui-ci se mit à vibrer et à sonner : sur le cadran, le nom de l’un des chefs de secteur de l’entreprise, Gilbert. « - Allo Franck ? fit la voix.
- Gilbert ? Je suis désolé pour ce matin, c’est vraiment bête j’avais oublié de monter le réveil : je suis encore en pyjama… bafouilla Franck.
- Elizabeth a cherché à te joindre ce matin. On a une très mauvaise nouvelle, Guy est mort hier soir »… Franck resta stupéfait, muet, fébrile. C’était désormais comme dans un cauchemar et son patron venait à sans tour de faire les frais du syndrome létal ; du moins le pensait-il. « - Mort… Subitement ?
- Non, non… Renversé par une voiture alors qu’il faisait son footing, tu sais qu’il courrait chaque soir après le boulot. Donc tout le monde est sous le choc, tu l’imagines, et la boîte est fermée aujourd’hui. Son frère prendra l’intérim je pense. » Au visage éteint de Franck, Clémence saisit son malaise. « - Ça ne va pas ?
- Mon patron est mort. Ecrasé par une bagnole hier. Tout s’enchaîne s’est affreux. Clémence, y’a en marre ». Et il se mit à pleurer comme un gosse. Clémence, qui disait ne pas vouloir d’enfant, ressentait pourtant un instinct quasi maternel lorsqu’il s’agissait de réconforter Frank, parfois surmené et fragile ; et elle semblait aimer cela. Quelques longues minutes s’écoulèrent, tous deux glissèrent vers l’apaisement. « Va donc prendre un bain et profites-en pour te détendre… » conseilla Clémence, coupée par la sonnette. « Bon sang, on ne peut donc pas être tranquille cinq minutes ! » cria Frank en se dirigeant nerveusement vers la porte d’entrée. L’homme qui se tenait sur le perron lui était inconnu. D’un regard surpris, il inspecta la tenue de celui qui venait d’ouvrir la porte : « M. Franck Lefèvre ? Excusez-moi, je vous dérange peut-être…
- Heu, non à la vérité je viens de me lever, le réveil… Enfin bref qu’importe. Vous désirez un renseignement ?
- Je me présente, je suis le professeur Frédéric Lenoir, chercheur à l’institut Pasteur. Je viens vous trouver car on m’a dit que vous étiez un proche de l’une des victimes de « l’épidémie », si vous voyez ce que je veux dire, mais également celui qui a découvert le corps de Jean Roy.
- Oui, et j’ai déjà dit ce que j’avais à dire sur ce sujet ». Le scientifique senti facilement l’agacement de Franck. Trop d’événements, trop de questions et aussi beaucoup de peur torturait maintenant le spectateur malheureux de ces décès en chaîne. Mais Lenoir savait aussi qu’il lui faudrait aller jusqu’au bout de sa mission.
- Monsieur, j’essaie actuellement de mettre un nom mais surtout des caractéristiques à ce mal qui a jusque là emporté entre six et quinze personnes en sept semaines et dans un périmètre de quelques dizaines de kilomètres. Je suis sur une piste et j’ai besoin de votre aide et de votre collaboration. Êtes-vous marié ? » La question, posée sans une quelconque transition, déstabilisa définitivement Franck. Ses nerfs ne pouvaient supporter l’épreuve que voulais lui imposer l’inconnu, et sa colère éclata comme s’il était soudain devenu fou. Il s’en fallut de peu pour que le dénommé Lenoir soit assommé par le retour de la porte d’entrée, sous les invectives subites d’un Franck explosant à la fois de chagrin et de douleur. Seule Clémence pouvait l’apaiser et une fois encore elle le fit avec toute la douceur féminine en sa possession.

La tension, visiblement, tardait à retomber ; la mort d’un chef d’équipe est aussi la voie ouverte à la désorganisation et tous ici le savaient. Pour Franck, rien n’allait changer : il lui restait encore à intégrer dans ses comptes les derniers investissements et à calculer les dividendes engendrés par ceux-ci. Avec ou sans Guy, il fallait bien se résigner à travailler et nul doute que son jeune frère, qui prenait les commandes de l’entreprises pour une durée indéterminée, ne serait pas un PDG compétent et affable. Sur le coup des onze heures, Franck avait pour l’habitude d’aller prendre un café. Rituel institué bien davantage pour lui permettre de se dégourdir un peu les jambes plutôt que pour satisfaire une soif souvent absente. Ce matin-là, malgré le climat pesant, il ne dérogea pas à son habitude bien ancrée. Du fond du couloir, un peu plus sale que d’ordinaire, il compris qu’il lui faudrait patienter un peu, la machine étant prise d’assaut par plusieurs salariés. En réalité, tous semblaient écouter un homme que leur nombre cachait encore aux yeux de Franck. Ce dernier finit par reconnaître l’inopportun Frédéric Lenoir : leurs regards se croisèrent et le chercheur s’interrompit pour interpeller l’homme avec lequel il avait eu maille à partir vingt-quatre heures auparavant. « - Tiens, je ne pensais pas vous retrouver là monsieur Lefèvre. J’espère au moins que vous avez eu le temps de vous reposer…
- Ça va, je vous remercie. Je souhaite simplement que vous ne soyez pas venu ici pour me retrouver ». Sans en être conscient, Franck parlait avec une pointe évidente d’agressivité. Rapidement, il se retrouva seul avec le professeur Lenoir, dans un silence tout juste découpé par le son du gobelet de café en remplissage.
« - Je pourrais au moins savoir ce que vous me reprochez ? Je fais mon boulot, il y une maladie affreuse qui court parmi nous, mon but et de l’identifier parfaitement pour mieux la contrer.
- Revenez me voir à la maison, je n’ai pas le temps de vous parler au travail. Vous n’avez rien à faire ici je crois, je ne supporte pas qu’on m’importune quand je suis au boulot, grinça Franck.
- Oh, mais vous n’y êtes pas du tout… Je ne suis pas venu pour vous, mais pour votre défunt directeur, M. Faure.
- Il a été renversé par une voiture, accident tragique mais sans rapport avec vos recherches, si ?
- C’est vous qui le dites. Le conducteur de la camionnette – car c’était une petite camionnette – a expliqué que Guy Faure s’était pratiquement jeté sous ses roues. Alors peut-être veut-il se couvrir ainsi et qu’il s’agit en fait d’un vrai accident mais en attendant, je ne laisse rien au hasard dans cette enquête.
- Mais de quoi s’agit-t-il enfin ? » Franck prononça ces dernières paroles d’un timbre haut mais ébranlé par un peu d’émotion et d’agacement. Lenoir parlait du syndrome avec un vrai calme doucereux, comme s’il agissait d’une grippe bénigne alors que la liste des victimes s’allongeait de jour en jour. « Je n’ai pas à vous le dire, pas pour l’instant » répondit simplement le professeur avant de laisser Franck seul, un café refroidi à la main. Il le suivit du regard, alors qu’il marchait le long du couloir. Un bruit et des cris retentirent dans l’un des bureaux proches, sourds et dramatiques. Franck couru. Lenoir et lui convergèrent immédiatement vers la porte n°12, celle derrière laquelle les commerciaux traitaient des contrats en cours. Lorsque la porte s’ouvrit, la jeune Béatrice – que connaissait bien Franck – hurlait au centre d’une salle dévastée, sans dessus-dessous. Du sang noircissait le carrelage clair ; Béatrice s’effondra, un coup-papier planté dans le cœur. Médusé, le docteur se figea quelques secondes mais il eut, le premier, le réflexe de plonger sur le téléphone renversé pour appeler les secours. Franck s’était, lui, assis contre le mur du couloir, nauséeux et proche de la pâmoison.

Lorsque l’ambulance quitta le parking, le professeur Lenoir traînait encore sur les voitures, non loin d’un Franck toujours sous le choc mais autorisé à rentrer chez lui se reposer quelques jours. Plus que jamais il brûlait de savoir enfin ce qu’il se passait : l’appel de la mort, il le craignait désormais pour lui, pour l’ensemble de sa famille. Il héla Lenoir, décidé à se monter plus aimable malgré la souffrance en échange de précieuses informations. « - Professeur, je vous en supplie, expliquez-moi ! C’est la troisième personne que je vois mourir, j’ai le droit de savoir ce qui se passe !
- Alors montez avec moi dans la voiture. Je me rends à la faculté des sciences de Bordeaux, puis je retournerai à Paris demain ». Franck s’exécuta, s’asseyant à l’avant de la voiture, à côté de Lenoir. « - Je ne vais pas vous y emmener, seuls certains des étudiants peuvent de toute façon connaître l’avancée de mes recherches. Laissez-moi simplement vous donner quelques éléments et je préfère vous les confier dans cette voiture au cas où une oreille extérieure traînerait…
- Mais moi, je peux très bien tout répéter !
- Vous ne le ferez pas. Ce que j’ai à vous dire sera sans doute la chose la plus cynique que vous n’avez jamais entendu de votre vie. Alors voilà, je vis vous dire à quel type de maladie nous avons affaire, poursuivit Lenoir. J’ai pu observer ces dernières semaines des points communs entre des décès qui parfois semblaient bien différents. Votre patron : accident. Votre collègue, ce matin-même : suicide sous nos yeux. D’autres seraient pour ainsi dire morts de spasmes très douloureux. Or, j’ai pu mener des études sur les corps et surtout sur la composition sanguine de la plupart des victimes. J’ai même fait exhumer le tout premier de la série : votre golfeur. Plusieurs symptômes se recoupent mais ne se cumulent pas dans tous les cas : il peut s’agir principalement soit de douleurs musculaires brusques et ultra douloureuses, qui conduisent jusqu’à l’asphyxie, soit d’une dépression psychique tout aussi brutale qui contraint à l’autodestruction, soit les deux réunis. » Lenoir poursuivait son monologue et Franck, la poitrine battente, écoutait avec une attention croissante. La peur augmentait elle aussi à mesure que le scientifique progressait dans son raisonnement fatidique. « - Alors voilà, j’ai établi un lien. Je crois avoir découvert la cause de cette maladie mortelle. Il me reste plus qu’à confirmer ma thèse en analysant le sang de votre pauvre amie ainsi que des échantillons de celui de deux ou trois personnes bien portantes…
- Tant mieux alors, vous avez identifié la cause, vous allez pouvoir trouver une antidote ». Lenoir se retourna vers Franck : son visage s’assombrit gravement et son regard pris une expression effrayante.
« - Vous ne savez pas de quoi vous parler mon pauvre ami ! Dans cinq minutes, vous n’aurez plus aucune raison d’être optimiste ! J’imagine que vous êtes quelqu’un de cultivé, connaissez-vous Georges Boulanger ?
- Pardon ? Georges Boulanger. Je vais vous décevoir : non.
- M’étonnes pas, ricana Lenoir. Plus personne ne sait qui était le général Boulanger. Et bien c’était un gradé, un militaire et homme politique qui se fit connaître à la toute fin du XIXe siècle. La « crise boulangiste », vous n’en avez jamais entendu parler ?
- Si peut-être, maintenant que vous me le dite… Mais c’est loin dans ma mémoire. Et je ne vois pas le rapport avec notre maladie mystérieuse.
- Cet homme avait toutes les cartes en main pour prendre la pouvoir en France. Le coup d’État était à sa portée, ses partisans en rêvaient et le peuple n’attendait que ça. Et ce brave général Boulanger, savez-vous ce qu’il fit ? Il a préféré rejoindre sa maîtresse et renoncer à devenir – peut-être ! – un nouvel empereur. Sa maîtresse est finalement morte, et lui se suicida… sur la tombe de celle-ci, en 1890 ou 91, excusez-moi d’avoir omis la date exacte.
- Je ne comprends toujours pas…
- C’est un symbole, et rien d’autres. Boulanger, peut-on dire, est mort d’amour. Et je me suis inspiré de sa disparition romantique pour mettre un nom sur le virus que j’ai découvert : car le latin m’emmerde au plus au point. J’ai choisi Boulanger qui n’est qu’un exemple parmi tant d’autres, mais il se trouve que j’ai dans ma famille un biographe reconnu de ce personnage… » La conversation prenait des allures invraisemblables. Franck peinait à comprendre où son interlocuteur voulait en venir. Boulanger ou pas, le symbolisme lui échappait précisément. « - Et qu’est-ce donc que le ‘‘syndrome Boulanger’’, professeur Frédéric Lenoir ?
- Je pensais que vous l’auriez compris. Mon cher monsieur Lefèvre, ce n’est pas un virus comme les autres que j’ai mis en évidence dans le sang de ces pauvres personnes. C’est ni plus ni moins que le virus… de l’amour ! ». La réalité est-elle donc si folle ? Franck n’en croyait pas ses oreilles. Presque affolé par des notions scientifiques qu’il ne maîtrisait plus du tout, il demanda des précisions, espérant au fond de lui-même avoir mal entendu, mal compris : « Non, vous n’avez pas mal compris. Vous êtes inquiet et vous avez plus que raison. Je dois encore confronter mes travaux avec ceux d’éminents collègues européens. Il faut faire vite je le concède. Mais hélas, je serai incapable d’être hypocrite ; c’est l’humanité entière qui est en danger Franck. Voilà exactement le problème : depuis la nuit des temps, l’écrasante majorité – on pourrait même dire la totalité – des hommes sont porteurs d’un virus déclencheur de passion ; c’est le virus de l’amour et là ce n’est pas une métaphore. C’est le programme génétique qui rend une personne amoureuse d’une autre. Il arrive, parfois, comme tous les virus, que celui-ci mute et on en arrive à des drames formidables car c’est tout l’organisme qui est comme brûlé vif par la passion, une énergie émotionnelle insurmontable. Quand cela arrive, on meurt d’amour ou l’on se tue, simplement. Je suis formel sur une partie de ma découverte, car voyez vous je travaille sur ce petit virus depuis des années : ce qui est certain c’est qu’il existe. Le doute plane encore sur les évènements que nous venons de vivre, mais il y a tout lieu de penser que le virus a muté une nouvelle fois et que la forme mutée est semble-t-il devenue contagieuse. Du coup, un homme normalement amoureux, s’il est contaminé, mourra rapidement d’amour. » Cette fois-ci, Franck était tout bonnement paniqué, effaré aussi. De la science-fiction, voilà à quoi toute cette histoire ressemblait. « - Mais y’a-t-il un moyen d’éliminer ça ?
- Inventer un vaccin ou un antibiotique qui détruirait seulement la partie mutée et non le virus entier cela n’est pas réalisable en l’état actuel de nos connaissances. Il nous faudra encore des années et des années pour y arriver. Non, nous n’avons vraiment que deux solutions : laissez-faire (et je vous assure que la pandémie est à craindre) ou détruire purement et simplement le virus de l’amour. Quoi qu’il en soit, vous le déduirait comme moi, l’humanité est gravement mencacée ».
La portière claqua. Lenoir tourna la tête et vit que Franck venait de quitter son véhicule et courrait à travers le parking, complètement effrayé. Avait-il pris un risque en lui révélant une vérité qu’il n’osait surtout pas dévoiler à la presse ? Le professeur ne le savait pas. Lui-même était terrorisé depuis des semaines, seul face à sa propre découverte. Il luttait avec son âme et son corps pour paraître détendu, presque confiant ; intérieurement, il en était tout autre. Franck avait rejoint sa voiture et démarrait en trombe sous les yeux d’un professeur Lenoir au bord du désespoir.
Franck peinait à conduire tellement les événements le dépassaient et se frayer un chemin dans les rues de la ville s’avérait un véritable danger dans un tel état d’excitation. Jamais il n’aura pu croire que l’amour deviendrait une plaie pour le règne humain alors qu’il semblait pour l’éternité le secret de sa survie. En ces temps atomiques et terroristes, l’amour était bien le dernier des dangers qu’il aurait pu craindre ; personne n’avait songé à cela, mais il est vrai que la vie a toujours eu plus d’imagination que la fiction… Arrivé devant chez lui, il demeura tétanisé à l’idée que Clémence pouvait être la prochaine victime du fléau. Il avait ce pressentiment lancinant et dû rassembler le peu qui lui restait de courage et d’énergie. Dans la maison, un parfum suave en suspension contribua à l’apaiser un peu. La télé était allumée et Clémence la regardait négligemment. À l’écran défilaient les images atroces de civils israéliens déchiquetés par l’explosion d’une bombe ; à quelques milliers de kilomètres, la haine avait tué, une fois encore. Franck senti monter un peu de bonheur en lui, Clémence était en vie et rien d’autre ne pouvait lui importer plus. Pourtant, il lui serait impossible de faire abstraction des paroles du professeur Lenoir qui venaient, pour ainsi dire, de lui faire perdre tout espoir dans sa vie future. Franck était rongé par la tension, la fatigue et l’horreur, et se dirigea maladroitement vers l’escalier pour rejoindre sa chambre. Alors qu’il grimpait les premières marches, ce fut tout juste si l’évanouissement prévisible l’assommant lui permis d’ouïr loin, très loin, la voix déformée de Clémence : « Alors Franck, tu ne m’embrasses pas aujourd’hui ? ».

Proposé par : Strawberry
 
 
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