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La Lune
NouvelleStrawberry et sa troisième nouvelle vous entraînent dans une petite balade nocturne à la rencontre de la Lune !

Ce matin-là nous enterrions Grand-Père, vêtus en vestes noires dans la chaleur accablante de ce mois d’Août caniculaire. Un soleil comme une bannière rayonnait à la vertical du clocher éreinté de notre chapelle locale. Je songeais, tout en suivant le lourd cercueil, à cet astre inopportun qui offrait un adieu vulgaire à mon aïeul. Je n’osais pas même pleurer sous sa lumière chaude, me contentant de baisser timidement les yeux. Un ecclésiastique couperosé, en maître de cérémonie, lançait des banalités honteuses à l’assistance en deuil, tandis que l’on approchait la bière de l’immonde trou. Il avait plu, deux jours auparavant, et la terre était brune, odorante, fangeuse. Je crois qu’il devait rire de son sort, rire entre ses quatre planches cet homme qui, par-dessus tout, détestait les évidences. Lui, au milieu de tous ces morts sous leurs croix oxydées et leurs dalles de marbre, devait ressentir cela comme une réelle trahison, l’ensevelissement dans la fosse commune. La mort de Grand-Père, je l’aurai imaginée semblable à celle de ces vieux pachydermes qui choisissent la solitude pour disparaître dans la pudeur et l’élégance. La vie, mesquine et pernicieuse, en aura décidé tout autrement ; ce fut devant ses proches réunis que son teint blêmit, que son corps se raidit, monstrueusement… La laideur la plus totale pour un être formidable. Sans testament, sans volonté dernière, Grand-Père a délégué bien malgré lui les modalités d’adieu à ses intimes. C’est ainsi que cette stupide cérémonie fut l’hommage final à Jean Soiron, ancien officier de la guerre d’Indochine, ébéniste reconnu et philanthrope apprécié, mais surtout poète et amoureux des soirées d’été ; mais ça, je crois que tous s’en moquaient.

Six jours s’étaient écoulés et ma mère commençait à sourire à nouveau. La perte de son père semblait être l’épreuve la plus douloureuse de son existence. Quant à moi, je n’osais pas encore m’aventurer la nuit, parcourir dans la pénombre ces sentiers battus qui nous avaient menés, Grand-Père et moi, aux portes de la Lune. Les escapades nocturnes n’auraient sans doute plus le même charme sans sa présence à mes côtés… Qu’importe, la beauté de ce petit monde lumineux, que les scientifiques hautains nomment prosaïquement « satellite », me manquait. J’étais seul dans mon envie : mon frère Loïc, tout juste douze ans, n’avait jamais pu nous accompagner à la découverte des ténèbres malgré les insistances de Grand-Père ; maman lui avait toujours défendu.
Le soir était venu et l’air étouffant nous contraignit à laisser ouvertes persiennes et fenêtres. Peu après minuit, toutes les lumières étaient éteintes et, déjà, raisonnait dans le corridor à l’étage le ronflement tonitruant de mon père. Contre la cloison, au-dessus de ma tête, la lueur opaline de la Lune semblait m’inviter à sa rencontre… J’avais passé la journée entière à m’interroger sur elle, réinventant son histoire, outrepassant les explications avancées par les manuels de géologie, allant même jusqu’à lui prêter des sentiments : et si la Lune était amoureuse du Soleil ? Et si cette pâle figure – si timide qu’elle ne se montre que dans l’ombre – admirait en cachette la couronne étincelante et orgueilleuse qui règne sur nos jours ? En effet, je les voyais tous deux courir, l’une poursuivant l’un sans jamais le rattraper, de part et d’autre du globe terrestre. Lentement, je levai le dos de mon oreiller pour tenter de l’apercevoir. Et je la vis. Elle se dessinait sur l’infinité du vide, lumineuse mais encore voilée sur son flanc gauche, comme si elle n’osait pas encore se dénuder entièrement à mes yeux… Je restai ainsi quelques minutes, presque ébloui, songeant à ce paysage mort que décrivent généralement les astronautes lorsqu’ils l’évoquent, elle, la Reine des Ténèbres et son blanc diadème. Mais, ce soir-là, il me manquait le frisson, l’indicible pulsion qui devait me porter vers elle. Le sommeil sortirait vainqueur de sa joute avec l’aventure, et je n’aurai point le cœur à braver le silence pour une promenade champêtre. Mais, la nature étant bien faite, je m’égarai finalement en un conte onirique peuplé d’étoiles et de comètes, d’astéroïdes hiératiques naviguant au-delà de l’infinité cosmique.
Le lendemain, l’aquilon sifflait à mes oreilles et faisait battre les fenêtres. Je m’éveillai l’esprit quelque peu perturbé par mes rêves sidéraux. Le ciel m’apparaissait couvert ; la fraîcheur qui avait pénétré ma chambre rendait les draps désagréablement mous et me contraignit à bondir hors du lit. Dans la cuisine l’odeur du café s’échappait des bols encore fumants : maman venait de préparer le petit déjeuner et papa, toujours prompt lorsqu’il s’agit d’assouvir sa faim, se régalait déjà, serviette nouée au cou, des petites brioches qu’offrait le grand panier d’osier sur la table. « - Bertrand, que comptes-tu faire aujourd’hui, demanda mon père, la lèvre aussi luisante que sa moustache ?
- Je ne sais pas. J’irai probablement rendre visité à Benjamin. Il repeint sa cabane pour ses frères et je lui ai dit que j’irai lui donner un coup de main.
- Je crois qu’il va falloir remettre cela à plus tard ou le laisser se débrouiller seul ! Nous devons partir en début d’après-midi pour Lyon. » À ces mots, un pressentiment me saisit… J’avais peur de comprendre. Depuis plusieurs mois, mes parents laissaient entendre qu’il nous faudrait certainement déménager en ville, dans ‘‘l’intérêt de la famille’’ ; Papa allait bénéficier d’une promotion dans son travail. Sur mon visage, crainte et indignation devaient être lisibles puisqu’il poursuivit ainsi : « - Et oui mon garçon… Tout cela sera sans doute bien difficile pour toi, et pour Loïc et Mélissa encore davantage. Mais ça fait partie de la vie. Tu verras comme Lyon est une belle ville. Tu pourras faire des activités nouvelles, que l’on ne trouve pas ici, en pleine campagne ! Tiens, je suis sûr que tu aimerais faire du bowling par exemple ! Et puis, n’oublie pas que tu viens d’entrer au lycée. Dans trois ans, il te faudra partir à l’Université.
- Je sais papa, je sais, répondis-je, contrit. Mais nous étions si bien ici. J’y avais tous mes amis.
- Oui. Mais tu les reverras, tous, aux vacances. Nous allons garder la maison quelques temps ; je ne tiens pas à la vendre tout de suite.
- Mais je n’irai donc plus au lycée Claudel à la rentrée ?
- Non… Nous nous installons à Lyon début Septembre. Je ne voulais pas l’annoncer à ton frère et toi tant que ce n’était pas certain. Et aujourd’hui, ça l’est ».
Je quittai la cuisine sans finir mon bol ni ma pâtisserie, maugréant je ne sais quel poncif, et sortis dans la cour où Ramsès, notre chat toujours matinal, étripait sereinement une souris grise dans la rosée du gazon. Il n’était que huit heures, mais je décidai de me rendre chez Benjamin, peut-être debout lui-aussi, pour lui annoncer cette embarrassante nouvelle. À hauteur de son entrée, j’entendis quelques coups de marteau et le découvrit, effectivement sur le pied de guerre, oeuvrant à réparer la cabane qu’il était sensé repeindre l’après-midi même. « - Hé bien, lançai-je, tu as changé d’idée ?
- Non, non… Je change quelques planches abîmées avant de peindre, me répondit-il. Effectivement, un amas de bois brun et vermoulu reposait à ses pieds.
- Je ne pourrai pas t’aider malheureusement. Je viens d’apprendre que l’on déménage à Lyon, dès le mois prochain et nous y allons cet après-midi, pour visiter des maisons je crois… ». Benjamin se redressa et me fixa dans les yeux, quelque peu interloqué. Nous nous connaissions depuis notre plus jeune âge et l’idée d’une imminente séparation l’affectait tout autant que moi. « - Tu blagues ? Vous n’allez pas partir tout de même ? Je croyais que ton père avait changé d’avis !
- Et si. Pas possible de faire autrement. Si tu savais comme ça me peine. Je ne connais absolument personne là-bas.
- Tous tes copains sont ici. Julien, Mathieu, Florian, moi… Et ton amie Amélie aussi, plaisanta-t-il…
- Je pense que c’est bien elle que je regretterai le moins, soupirai-je. » Puis, je repartis à petit pas, sans ajouter un mot ; je n’avais pas le cœur à discuter.

Je passai l’après-midi en ville avec parents et mes frères et sœurs, totalement muet et empreint de mauvaise volonté ; bien évidemment, les réprimandes tombèrent. Du haut de leur maturité, mon père et ma mère me reprochaient mon attachement excessif pour une campagne désespérément monotone, quand la ville allait m’offrir loisirs et divertissements. Nous avions trouvé un appartement convenable en centre-ville, charmant il est vrai, mais dépourvu de mobilier. Le temps nous était compté et mes parents, sans nous avertir, avaient prévu de dormir à l’hôtel afin d’entreprendre dès le lendemain l’achat des premiers meubles. Vous imaginez, je suppose, quel effet cela provoqua sur mon caractère déjà érodé par le ressentiment. Furieux, je parvins à imposer la location d’une chambre pour moi seul ; il était initialement prévu que je la partage avec Loïc. Dès la fin du repas, je manifestai l’intention de rejoindre mon lit sous les regards excédés de mes géniteurs décidés, eux, à profiter de la douceur des soirées lyonnaises pour flâner dans les alentours.
Bien mal m’en prit : en ce mois d’Août, le jour tardait à tomber et la pénombre réconfortante ne s’apprêtait point encore à envahir la ville, cette ville erratique qui allait devenir mon horizon unique. Penché à la fenêtre, j’observai sans émotion grouiller sur le pavé une vague diaprée de passants anonymes, à la recherche de leurs propres rêves, pénétrant d’immondes troquets, s’insinuant sans une once de grâce sous les néons encore inertes des cinémas de quartier. Pathétique, le reste de ma famille déambulait haut dans la rue, les yeux au ciel, dégoulinant d’un émerveillement pareil à celui du nouveau-né sous le sein maternel.
J’ouvris les yeux tout juste deux heures après m’être allongé sur mon lit, miné par les images de l’enfance au travers de mes pensées et par la voix de Grand-Père qu’il me semblait entendre au loin. Les gouttes de pluie caressaient les vitres tandis que de longs éclairs brisaient de leur éclat la robe monochrome des ténèbres profondes. Je me lovai jusqu’à la fenêtre et observai l’extérieur dans toute sa laideur. J’avais goûté jadis à la poésie dévastatrice de l’orage, mais cette attirance avait disparu, fugitive. Je ne pus que constater l’absence de la Lune, perdue probablement au creux des bourrelés opaque des nuages agglutinés. Regagnant mon matelas, je songeai à ma vie à venir, bétonnée et sans répit, dans le ventre d’une ville balayée de froideur.

« - Tiens, te voilà. Je pensais te voir hier, mais tout était fermé chez toi !
- Oui, on a passé la nuit là-bas et on est resté une journée de plus. J’ai trouvé le temps long, interminable. Ça me fait du bien de revenir ici.
- Et la ville ? Et votre nouvelle maison ? Interrogea machinalement Benjamin.
- On a trouvé un appartement. Plutôt pas mal, je l’avoue. Ma chambre sera plus grande que celle d’ici. La ville ? Je ne lui trouve pas de charme particulier, c’est une ville…
- Tu penses que tu vas t’y faire ?
- Je serais bien obligé, mais ça ne me plait pas. Tu fais quoi ce soir Benjamin ?
- Rien de particulier, pourquoi ?
J’avais ma petite idée derrière la tête. La Lune allait atteindre sa plénitude, pour la dernière fois. Le mois prochain je ne serai plus là pour m’évader nuitamment à la rencontre de la campagne endormie.
- Si je viens te chercher entre onze heures et minuit, pour une petite promenade, tu me suis ?
- Heu, ce n’est pas vraiment une heure pour la promenade… Mes parents ne voudront jamais !
- Mais qui te parle d’avertir tes parents ! Je lancerai un petit caillou au carreau de ta chambre et tu me rejoindras sur la pointe des pieds ! Tu verras, la nuit est douce et tiède en cette saison et la Lune… la Lune est ronde et claire comme les tourtes de la mère Romain ». Cette allusion boulangère, bien que maladroite, ravit cependant Benjamin et sa gourmandise patente. Un sourire qu’il voulut contenir parcouru son visage ; puis il opina du chef. Rendez-vous était pris pour le soir-même.
Le cloché lointain avait tout juste marqué le coup de la demie de la vingt-troisième heure, que je me faufilais depuis ma fenêtre jusque dans la cour de la maison. J’avais pris soin de passer un pull sur mes épaules, la fraîcheur pouvant tomber bien vite les nuits d’été. En quelques minutes, je rejoignis la petite villa de mon ami : les lumières étaient éteintes et, curieusement, j’eus un doute quant à la position de la fenêtre de sa chambre sur cette large façade. Mais par bonheur, Benjamin, qui devait m’attendre, se montra de lui-même derrière la vitre, me fit signe rapidement, puis descendis jusqu’à la porte qu’il manipula avec une précaution extrême. Nous partîmes tous deux à la rencontre des blés en sommeil ; je devinais une certaine inquiétude interrogative dans les yeux luisants de Benjamin. Après quelques centaines de mètres de chemin vicinal, j’entraînai mon ami dans un champ bosselé de quelques rouleaux de foin, sans répondre aux questions prévisibles qu’il me lançait d’une voix peu gaillarde. Puis, au centre même de l’hectare, je l’invitai à s’asseoir : la voûte céleste totalement dégagée, les constellations brillaient en une myriade de diamants inaccessibles au plus téméraire des brigands. Et elle, bien entendu, régnait de sa blondeur sur ces bijoux surnuméraires.
« - Mais pourquoi sommes-nous là, réponds-moi enfin, serinait Benjamin !
- Regarde simplement le ciel… Nous vivons chaque nuit sous ce spectacle… Mais jamais nous ne regardons. Alors, ce soir, prend le temps de regarder.
- Mais j’ai déjà observé les étoiles, tu ne vas rien m’apprendre. Là, regarde c’est la Grande Ourse…
- Chut, coupai-je… C’est la Lune qu’il faut admirer : c’est fascinant de distinguer depuis la Terre ses tâches et ses cratères. Avant, je venais très souvent avec mon Grand-Père. Au début, j’étais comme toi, je trouvais le ciel très beau mais je ne comprenais pas l’intérêt d’y plonger son attention. Maintenant, allonge toi et regarde : les rêves viendront sans que tu n’ais besoin de t’endormir ».
Je sais bien que Benjamin n’entendit rien à ce que j’éprouvais moi. S’il était là, c’est que je n’avais pu me décider à braver la nuit seul ; la petite distance qui me séparait de sa maison m’avait déjà parue interminable et oppressante. Absorbé par la courbe diaphane de l’astre qui nous veillait, je finis par oublier jusqu’à sa présence et repensai intensément aux paroles de Grand-Père. Il avait eu, dans un poème, ces mots magiques pour la définir :

"Nimbe coulé dans l’or, aux nuits tu nous accueilles
Couvrant de ta rondeur les femmes de nos songes.
Couronne impériale, éclatante d’orgueil
En l’arcane des dieux, voici que tu nous plonges."


Je ne sais combien de temps se prolongea notre méditation. Mais Benjamin, novice de la foi lunaire, me pinça le bras, impatient d’aller trouver le sommeil dans son lit rassurant. Bien que fâché, bien que triste aussi d’achever ainsi cette aventure nostalgique, je le raccompagnai chez lui avant de regagner cette maison que nous nous apprêtions à quitter ; les fantômes de mon enfance y flotteraient encore longtemps après mon départ à la ville, où mon avenir se dessinait.


« - Dis-moi, mon garçon, tu devrais commencer à t’inquiéter. Tu n’as plus la moyenne dans quatre matières importantes et certains de tes profs n’hésitent pas à préciser que tu négliges tes devoirs. Je pense qu’il va nous falloir mettre les points sur les ‘‘i’’ très rapidement ». Papa me regardait droit dans les yeux, articulant d’une voix calme. Je savais ce que tout cela signifiait : c’était la colère et l’indignation mêlée. Il pouvait éclater en une rage foudroyante à tout instant. J’avais les larmes aux yeux et hésitais à répondre tant la peur de bredouiller de bien mauvaises excuses m’avait envahi. Finalement, il se leva, jeta mon carnet de notes, et parti s’étendre sur le canapé de notre séjour. Doucement, je quittai la cuisine pour remonter dans ma chambre. Il n’était que dix-huit heures trente seulement, mais l’obscurité avait surgi depuis un petit moment déjà en ce jeudi de novembre. À bout de force, je me mis cependant à travailler tandis que je sentais mon cœur se serrer dans ma poitrine. L’atmosphère demeura pesante au souper : je mangeai sans bruit ni appétit tandis que papa ruminait. Seule ma petite sœur, intensément joviale quand arrive le dessert, su offrir de ses mots candides un sourire à chacun d’entre nous.
En entrant dans ma chambre, le cadre de ma fenêtre dévoilait à mon regard le spectacle merveilleux d’une pleine Lune automnale. Voilà plusieurs mois déjà que mon esprit n’avait plus vagabondé aux abords de ses cratères mystérieux, que je ne foulais plus de mes pensées sa poussière astrale. Un vent humide zébrait la nuit alors que le sommeil tombait peu à peu sur la ville de Lyon. Dans la pièce circonvoisine, mon frère écoutait sa musique, le son monté très haut, comme d’habitude. Papa devait ronfler devant le film de la Trois, et Maman, toujours bonne ménagère, écoulait la vaisselle du jour. L’idée me venait sans que je ne puisse la contenir, de prendre mon manteau et de sortir malgré le froid ; les tensions itératives et les échecs dessinés devenaient étouffants, frustrants. Oui, j’avais besoin d’aventure et de poésie dans cet environnement qui en manquait cruellement. Entraîné par un courage primesautier, je laissai la lumière de ma chambre allumée : mes parents croiraient ainsi que je travaille et ne viendraient pas me déranger. Sur la pointe des pieds, je bravai le couloir, me faufilai jusqu’à l’entrée de notre appartement. Saisissant mon manteau, je jetai un regard inquiet sur la cuisine. Des bruits d’assiettes entrechoquées me parvenaient, signe que ma mère s’affairait effectivement. Avec dextérité, j’ouvris le verrou de la porte et me glissai sur le palier. Puis, de l’extérieur, équipé de ma propre clef, je la refermai avant de m’engouffrer rapidement dans la cage d’escaliers.
Je rasai les murs, une fois sorti de l’immeuble : peut-être, par un malheureux hasard, un membre de la famille jetterait-il un œil à la vitre... Suffisamment éloigné, je pus marcher normalement trottinant sur les trottoirs luisants et souillés par le crachin de cette soirée frisquette. La tête levée aux étoiles, je devinais la Lune qu’occultaient par instant quelques nappes de brouillard bien malvenues. Je trébuchai plus d’une fois, obnubilé par le ciel ; en vérité, je n’avais aucune idée de ma destination ; je crois que je ne souhaitais qu’admirer cet objet céleste qui m’éclairait naguère sur le chemin de l’adolescence. Les heures s’écoulèrent et je marchais d’avenues en boulevards, de carrefours en impasses, cherchant entre les toits obscurs à l’apercevoir enfin. Trois heures à ma montre : l’épuisement me guette lorsque je la découvre, alors que je n’y croyais plus, débouchant sur le pavé humide d’une esplanade quiète. La voilà qui veillait la narcose d’une fontaine torturée, illuminant la place déserte de sa douce lueur isabelle. Un réconfort apaisant m’envahit lentement, tandis que je m’asseyais sur un banc de pierre. Je pense ne l’avoir jamais vu aussi belle, scintillant au zénith d’un univers pourtant si sombre. Derrière moi, quelques bruits de pas filtraient à travers le souffle du vent. En me retournant, je pus voir un vieillard approcher : j’écarquillai les yeux ; pèlerine brune et béret, parapluie écossais en guise de canne, la silhouette paraissait être celle de Grand-Père. Je la quittai des yeux en retenant ma respiration. L’homme passa derrière le banc, le contourna, pour finalement venir s’installer à mes côtés ! Je n’osai tourner la tête mais ne pus contrôler mon œil qui lorgna dans sa direction. Un petit rire m’agita : mais non, ce n’était pas lui ! Cet homme n’était pas si âgé, malgré son allure. De plus, il arborait de fines moustaches comme jamais grand-père n’en avait portées sa vie durant.
« - Elle est magnifique ce soir, n’est-ce pas jeune homme ? Me murmura-t-il rapidement, la prunelle blanchie par l’éclat de la Lune.
- Oui monsieur, je suis venu pour elle, ânonnai-je.
- Moi aussi… Je n’en reviens pas. Chaque nuit, si le temps le permet, c’est le même spectacle et depuis vingt ans que je suis à Lyon, je ne m’en lasse pas. Jamais repu !
- Oh, moi je viens de la campagne. Mais je suis étonné car je crois que même les étés je ne l’avais pas vu aussi brillante. Pourquoi ce soir ?
- La Lune à ses humeurs, comme nous tous. Ce soir, elle a revêtu sa robe la plus belle, sans doute pour nous charmer. C’est une vieille demoiselle la Lune, mon garçon ».
Nous sommes restés ainsi, à la contempler en silence. Puis, l’inconnu s’est levé, avec l’esquisse d’un « bonsoir », avant de disparaître par la ruelle qui l’avait conduit jusqu’ici. Seul, je commençai à frissonner malgré mon manteau épais. Quatre heures approchaient et, submergé de fatigue, je savais qu’il me fallait encore rentrer chez moi… Mais où était-ce ? Inconscient que j’étais, j’avais filé au hasard des routes sans me soucier des repères. Un taxi de nuit à héler ? Je n’avais pas même songé à prendre de l’argent. Les larmes aux yeux et la fatigue étourdissante, j’enfonçai la tête dans ma capuche et m’assoupis sous la lumière protectrice de la déesse Lune.
Des voix autour de moi me tirèrent de mon sommeil. Ouvrant les paupières avec lenteur et étonnement, j’aperçus la fontaine. Ma fugue de la veille me revint rapidement en mémoire. Debout face à moi, se tenait un policier trapu. À ses côtés, je discernai le visage blême mais rassurant de mon père ; je n’eus point à craindre longtemps sa réaction, bien que mon imprudence nocturne ne méritait autre qu’une sévère correction. Car rien de tout cela ne me destinait la bouche paternelle ; simplement quelques mots que jamais je n’aurais cru pouvoir entendre : « Ne t’inquiètes pas Bertrand. Nous retournons à la campagne… »


Juin 2005
Proposé par : Strawberry
 
 
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