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une petite fille en noir
essaisUne petite fille en noir.

Ca fait des mois que je suis obnubilé par cette photo. Une vieille photo. Une très vieille photo. Les enfants qui y jouent pourraient être mes arrières grand parents.

C’est une photo prise sur le boulevard Audent, à l’intersection de la rue de la Montagne et du boulevard de l’Yser. Cet affable carrefour était occupé par quatre maisons qui sont restées dans les souvenirs des vieux carolorégiens : le chapelier Gaty-Dumortier, le palais de l’industrie, le tailleur Fernand Deprez et la maison Gugenheim mieux connue sous le nom de « Chez Raphaël » où les élégantes se tentaient de lingeries et de soieries. Les calèches emportaient les promeneurs et leur faisaient remonter la longue promenade de ces boulevards.

Le boulevard Audent, je le connais très bien. Depuis que je suis né. J’y passe pratiquement tout les jours. Et, malgré tout, je n’ai jamais vu cette rue sous cet aspect. Je veux dire : comme sur cette photo. Gaty-Dumortier est devenu un magasin de confection pour enfants, le palais de l’industrie est une boutique de vêtements pour dames, le tailleur Fernand Deprez est devenu une pharmacie et « Chez Raphaël » un marchand de tableaux et d’objets d’art chinois. Depuis le carrefour, on apercevait le kiosque de la ville haute. « Chez Raphaël » et le palais de l’industrie seront incendiés en 1914 par les allemands. Rien ne restera des belles bâtisses néo-classique, sinon l’écorce. Mais toutes ces maisons sont encore facilement reconnaissables aujourd’hui.

Dans le fond à droite de cette photo, il y a une petite fille en noir. La photo est en noir et blanc, alors pour moi elle est tout en noir. Sauf son petit chapeau à rubans. Il est gris. Elle regarde des enfants de son âge jouer. Je n’arrive pas à distinguer leur jeu. Es-ce du bilboquet ou du diabolo ? Impossible pour moi. La photo manque de précisions. La petite fille en noir, au fond à droite et qui me tourne le dos, elle, elle doit savoir. La rue est pavée. J’y remarque quelques carrioles hippomobiles poussives. Il n’y a pas de voitures automobiles, comme l’on devait dire à l’époque. C’est étrange car maintenant cette rue est bondée de voitures garées entre les marronniers, d’autres envahissent le trottoir. Sur la photo, les ancêtres des marronniers actuels y sont bien plantés. Mais sans voitures entre chacun d’eux. Ils peuvent se parler l’un l’autre. Maintenant, ça ne serait plus possible, il y a bien trop de bruits.

Il est midi et dix minutes. C’est affiché sur la grosse horloge du palais de l’industrie. Un peu comme le temps de la vie qui s’écoule inexorablement. L’heure est exacte car je reconnais les ombres à cette heure là, dans cette rue là. Si je devais refaire la même photo il n’y a que les ombres qui seraient presque toutes présentes. L’ombre de la petite fille en noir n’y serait plus. Cette gamine est probablement morte à l’heure actuelle. Quand on est mort on laisse juste son ombre dans l’esprit de ceux qui pensent encore à nous. Elle aurait 105 ans, au moins. Mais ce n’est pas impossible : Vit-elle encore ? Qu’es-t-elle devenue ?
Alors, j’ai pris un ami, et je lui ai demandé de faire une photo de moi, dans la même rue, vers midi et dix minutes. Pour être à côté de toi, en juxtaposant les deux photos, en juxtaposant les ombres. J’ai pris le reste de sourire que j’économise et n’utilise qu’aux grandes occasions et je fais comme si je te sers la main très fort, en te disant : t’inquiètes pas petite, je suis là. Je suis là…

Depuis tout ces mois que je regarde cette photo, j’ai l’impression de la connaître. Illustre inconnue de moi tout seul. Illustre inconnue d’un illustre inconnu. Deux êtres humains. Mais moi je suis seul à te connaître. De connaître ton existence. Toi tu ne me connais pas. Je me demande si tu as souffert de la guerre 14-18. Et si, à celle de 40-45, tu n’y a pas laissé un père, un frère, un mari, ou, pire, un fils ? J’ai tellement envie de te serrer dans mes bras. De te protéger.

Petite fille, bon Dieu, j’espère que tu n’étais pas juive ! Sinon je crains le pire. Mais je n’en sais rien. J’extrapole. Tu étais peut-être la fille d’une « gueule noire », ces gars qui descendaient dans la mine 16 heures par jours sauf le dimanche. Si bien que tout l’hiver, ils ne voyaient le soleil que le dimanche. Quand ils partaient au charbon il faisait encore noir et quand ils en revenaient il faisait déjà noir. Au bout de quelques temps, ils avaient les yeux cernés de noir, indélébiles. C’était facile de les reconnaître. Leurs vies étaient entièrement noires la semaine. Et grise le dimanche. La seule couleur qu’ils connaissaient, c’était le rouge. C’était Jaurès. On l’a assassiné. C’était le sang versé pour une meilleure condition de vie. On n’en a pas voulu. Comme quoi, il y avait déjà des débiles à cette époque. Je ne te rassure pas : c’est toujours pareil.

Je ne sais pas qui tu es. Je ne sais pas comment tu t’appelles. Je ne sais pas ce que tu es devenue. Mais, je sais que tu existes. Et presque cent ans plus tard je t’invente des vies. Je pourrais passer ma vie à t’inventer des vies. Mais je sais que je n’arriverais jamais à inventer la tienne, ta vraie vie. La tienne, elle est à toi. Pour l’éternité. Toi seule sais. Alors je m’incline. Sache seulement que je suis devenu amoureux de toi. Quoi qu’il t’ai pu arriver. Qui que tu sois. Je suis arrivé trop tard. Ou toi trop tôt. En tout cas, on ne devait jamais se rencontrer. Tu es l’amour idéalisé. Ma princesse charmante. Ce n’est pas facile d’aimer. Ce n’est pas facile de le dire. A chaque fois, on a l’impression de montrer le cœur de son âme. C’est plus facile de montrer sa carapace, de ne rien laisser entrer et de ne rien laisser sortir. C’est tellement plus facile d’être amoureux d’une image. C’est mieux de ne jamais connaître les gens qu’on aime. Et moi je n’attends qu’un baiser pour me retrouver à faire également de l’ombre sur ta vieille photo, comme avalé dans la spirale du temps qui me déposera près de toi.


Proposé par : phil
 
 
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