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Le Point De Non Retour
NouvelleStrawberry vous présente sa deuxième nouvelle après "Aux confins de la vie"

Enfin, le printemps accomplissait son grand retour sur la place du village… Au marché hebdomadaire, nombreux sont les doigts pointés vers le ciel, vers le passage des premières hirondelles – ou tout du moins ce qui pouvait leur ressembler – attendues comme le Messie. Dans la cour de l’école municipale, le bac à sable était ouvert à nouveau aux enfants espiègles, tandis qu’en salle des fêtes, le club du troisième âge comptait ses rescapés. L’envie de vivre regagnait les âmes sous l’auspice d’un soleil salvateur, et les phalanges gourdes n’étaient plus qu’un mauvais souvenir.
Thomas baignait dans le bonheur, lui aussi ; mais ses motivations étaient bien éloignées de la météorologie primaire. Point de fureur printanière dans le cœur de cet adolescent, mais la sensation revigorante d’écrire une nouvelle page de sa vie. Depuis peu, ce magnifique anachronisme de 18 ans à peine venait de rencontrer l’amour en la personne d’Héloïse. Non, il ne s’agissait pas d’un flirt rural, de la sortie alcoolisée et tumultueuse d’un bal quelconque, concrétisée en des ébats torrides au beau milieu des hautes herbes… Thomas était conscient qu’il avait rencontré l’amour de sa vie… Cette fille, aussi égarée que lui dans cette jeunesse artificielle, dans cette génération sordide, ne rêvait point de tunning et de rave parties. Son idéal incarné, Thomas le rencontra la nuit de la Saint-Sylvestre, émergeant de derrière un plateau d’huîtres, telle la Vénus de Botticelli, mais néanmoins plus proche de la civilisation du pull-over.
Entre deux albums de Tino Rossi, Thomas avait reçu l’appel téléphonique tant attendu de sa douce, qui lui dessinait un rendez-vous sentimental et exquis pour l’après-midi même. Ah, le regard d’Héloïse… Au-delà de son strabisme convergent béat, se dissimulaient les iris les plus tendre du canton, assurément les plus malicieuses aussi. Son esprit, lui, restait ouvert à la philosophie adolescente la plus élaborée : « Le suicide est-il la solution à tous nos maux », se plaisait-elle à redire de sa bouche gracile lorsque la conversation tournait en rond.
Thomas franchit, altier et tendu à la fois, le portail de sa villa. L’ombre des pins alors que quatorze heures sonnaient au cloché local, tout juste entretenu par la volonté d’une communauté de sœurs dont les mauvaises langues se plaisaient à remettre leur austérité sexuelle en doute. « Hé, là… V’la tu pas le Thomas endimanché qui s’en va courir les routes ! » ; cette voix grasseyante à souhait, fleurant bon la campagne profonde, ne pouvait émaner que d’un seul être, le Fernand, paysan retraité dont la propriété jouxtait le jardin de Thomas. « - Oui, monsieur Fernand : je suis de sortie aujourd’hui » répondit brièvement le jeune homme peu enclin aux conversations rudimentaires. À vrai dire, en pantouflard lucide, Thomas s’abstenait habituellement de traîner sa jeunesse dans le bourg dessert, estimant qu’il était plus instructif de se consacrer à la connaissance livresque de la civilisation minoenne plutôt que d’étudier sur le terrain la subtilité tactique de la double-gamelle au baby-foot, violon d’Ingres incontestable du restant de la tranche des 15-20 ans de la commune.
14h15 : sur le rebord de la fontaine séculaire dont la mousse luxuriante n’offrait plus aucun espoir de jet d’eau en ce début de XXIe siècle, Héloïse attendait, tête basse et nattes blondes, la venue de Thomas. Celui-ci parvint à sa hauteur puis s’immobilisa, à quelques mètres seulement, observant en esthète sa chère et tendre amie toute étourdie encore par quelque pensée vagabonde.
« - Bonjour Héloïse, dit-il enfin, provocant chez la belle un sursaut de surprise
- Thomas, je ne t’attendais pas si tôt !
- Pour notre premier rendez-vous, je tenais à être ponctuel… et même plus ! Toi-même, tu es bien en avance…
- Eh oui… C’est-à-dire que je me suis engueulée plus ou moins avec ma mère pour une bête histoire de haricots qui étaient pourtant du jardin, mais bon, tu sais, je n’avais pas tellement faim à midi alors voilà, quoi, j’ai un peu tout laissé dans mon assiette et ça l’a vexé car d’habitude j’adore les haricots, sauf ceux du primeur Marcel qui viennent on ne sait pas trop d’où et puis ceux que mon oncle achète parfois chez Leclerc (tu sais, mon oncle qui a la Ford grise ?) et donc du coup ma mère a dit que je n’aimais rien et elle m’a pris la tête grave alors j’ai quitté la table en emportant juste mon guignon de pain tout grillé mais j’aime trop quand c’est comme ça, tout grillé, et je suis montée dans ma chambre puis j’ai mis Internet et vu qu’on a pas encore l’ADSL parce que mon père pense que si on s’abonne je vais passer mes nuits sur l’ordi, j’ai bloqué le téléphone et comme par hasard ma mère voulait téléphoner à ma grand-mère pour lui dire de ne pas se tracasser pour le repas de dimanche, qu’elle avait acheté un poulet, je me suis faite gueuler dessus comme quoi je monopolisais toujours le téléphone alors que c’est toujours mon petit frère qui reste branché mais lui on lui dit jamais rien, bien sûr, et ça me saoûle trop, donc je me suis cassée de chez moi alors qu’il n’était qu’une heure et je suis venue ici pour t’attendre donc c’est pour ça que je suis en avance, un peu…
- Oui, répondit Thomas, qui buvait les paroles d’Héloïse comme Socrate sa ciguë : quelque peu contraint et forcé… Dis, Héloïse, on fait quoi maintenant ?
- Ben… On s’embrasse non ? » À ces futilités diplomatiques succédèrent quelques instants d’expérimentation, de froncements labiaux en réveils de papilles, d’écume aux coins des joues en « je t’aime » murmurés. Puis, le couple débutant fut surpris par un ronflement aussi tonitruant que mécanique, émanant des échappements d’une 205 bleue occupée à manœuvrer stupidement devant la vitrine de la boucherie-charcuterie.
« - Qui c’est ce type, interrogea Thomas qui, il faut bien le dire, ne connaissait pas grand monde parmi les 136 habitants du village.
- Grégory… Le neveu de Rameau.
- Le quoi ?
- Oui, Rameau le plâtrier-peintre de Saint-Christophe. Il a refait mon salon l’an dernier. Il est trop beau…
- Ben, il est tout neuf, oui…
- Non, je te parles du plâtrier : il est trop beau ». Un soupçon de jalousie frissonna en Thomas… Bien que ce brave artisan soit à n’en point douter beaucoup plus âgé qu’Héloïse, il ne pouvait s’empêcher d’imaginer sans le vouloir la vision tragique de cet homme aux paumes rugueuses, à la peau blanchie et poussiéreuse, caresser le corps immaculé de sa petite amie, les yeux clos, subissant passionnément les assauts fiévreux du dénommé Rameau.
« - Héloise, ma puce… Je n’aime pas tellement que tu dises des choses pareilles, tu sais… Les plâtriers n’ont pas inventé la poudre !
- Oh ça va… J’ai bien le droit de dire que je le trouve beau. En plus, il a le dos tout musclé : il s’était mis torse nu chez moi car c’était l’été…
- Parlons d’autre chose si ça ne te dérange pas… » coupa Thomas. Son agressivité bien compréhensive avait quelque peu jeté un froid sur cette conversation. Entre ses doigts, il caressait la petite main d’Héloïse, vierge de tout ornement :
« - Tu vois ma chérie, dans quelques années tu auras or et diamants aux doigts… Oui, tu seras la fille la plus enviée de la région, et même du monde si je suis un peu ambitieux, plaisanta Thomas. Je t’aime, et je veux que tu sois heureuse.
- Tu crois que ça durera entre nous ?
- Oui, j’en suis sûr… Tu es celle que j’ai toujours recherchée.
- Et tu m’as vu dans tes rêves les plus fous…
- Comment sais-tu cela ?
- Tous les garçons en disent autant. Ils trouvent cela très joli sans doute. Ça fait toujours plaisir, ironisa-t-elle.
- Mais, Héloïse… Tu as eu beaucoup de petits amis, toi ?
- Non… Quelques-uns… Le dernier s’appelait François. On s’est séparé à la suite d’une dispute. Je ne supportait plus son autocollant « Allez les verts » sur le pare-choc arrière de sa Ford Fiesta. Je l’ai arraché un jour et j’ai reçu deux gifles en retour.
- Le monstre ! Il t’a frappée ! Je n’oserai jamais te toucher moi… De toute manière je n’aime pas le football !
- Ce n’était pas très grave… Eh regarde le gars qui arrive avec le scooter là-bas… » Héloïse se leva, porta la main au dessus des yeux, et observa l’arrivée pour le moins indiscrète du dit scooter… À son guidon, un échevelé notoire saluait une foule imaginaire, au détriment de la maîtrise de l’engin, plutôt approximative. Si tout être humain avait l’élégance d’un Marlon Brando, sans doute le Planète serait peuplée d’une sorte d’élite. En cet instant-là, il n’y avait aucune illusion quant à l’existence d’un tel paradis terrestre.
« - Héloïse, si on allait marcher un peu, je n’aime pas tellement cette place. Et surtout les gens qui y débarquent…
- Si tu veux Thomas… J’ai envie de me dégourdir les jambes depuis le temps que je suis assise sur cette fontaine. »
Main dans la main, le jeune couple quitta les lieux pour longer une petite route poussiéreuse tout autant qu’agreste. Sifflotant, Thomas rêvait de sa vie future. Sans doute esquissait-il déjà la peinture de ses noces, Héloïse en robe blanche et l’ecclésiastique jovial prêt à recueillir le consentement des époux. Peut-être des cris d’enfants retentissaient-ils déjà à ses oreilles… Héloïse, elle, n’envisageait pas la vie et le futur sous un angle aussi ample. La compagnie de Thomas lui suffisait, sans qu’elle n’ait à projeter le bonheur à venir pour se sentir pleinement heureuse. À vrai dire, Héloïse ne croyait plus en l’amour et s’amusait de l’admiration que son ami lui portait et qui semblait parfois n’avoir aucune limite. Voilà quatre mois qu’ils avaient fait connaissance, une semaine seulement que leur affection mutuelle les avait poussé au baisé. Mais Héloïse, sensible aux exigences parfois utopistes de Thomas, camouflait sous son sourire ingénu certains aspects de son existence susceptibles de blesser ce jeune garçon, de le décevoir. Nulle dissimulation fallacieuse, simplement la peur de ne point apparaître à ses yeux comme l’amour tant attendu. Ainsi, se gardait-elle d’évoquer les quelques libertés qu’elles avaient pu se permettre dans le passé, la manière dont, inconsciemment elle avait littéralement gâché sa virginité. Un jour il faudrait bien l’admettre devant lui si leur idylle venait à s’affirmer encore et à perdurer. Et cela, elle le redoutait. Thomas se targuait de donner une image autre de la jeunesse, bien éloignée de la génération de l’amour dévalué, de ces forcenés du condom pour qui plaisir rimait souvent avec abus. Il osait encore croire avec arrogance à l’esprit sain dans un corps sain, et à l’union dans la tradition catholique la plus rigide. Héloïse avait, elle, décidé de se ranger, de s’assagir, la personnalité de Thomas lui ayant fait découvrir une toute autre facette des relations humaines.
L’après-midi se poursuivit calmement, sans l’ombre d’un accro, dans la quiétude ultime d’une campagne verdoyante et d’un soleil serein. Puis ils se séparèrent comme le jour déclinait en une étreinte un tant soit peu théâtrale, avec aux lèvres la promesse d’une rencontre prochaine malgré la longue semaine d’éloignement qui se précisait. Héloïse ne se rendait au village que le week-end et à l’occasion des vacances scolaires. Thomas, lui traînait chaque jour ses livres de lettres au lycée le plus proche, situé à une vingtaine de minutes de son domicile.

Durant toute la semaine, Thomas s’égara dans ses pensées. Les heures de cours ne lui avaient jamais semblé aussi longues et monotones ; même les séances d’histoire-géographie ne parvenaient plus à capturer ce qui lui restait d’attention. Amorphe, apathique, sinon aboulique, il ne pouvait que constater l’absence de la substance nutritive dont il avait besoin et qui se trouvait au fond des yeux d’Héloïse. Cette dernière, loin d’être aussi lymphatique, était demeurée songeuse et obnubilée par les secrets intimes qu’elle dissimulait pour l’amour de Thomas. Ces quelques jours loin de lui, agrémentés de quelques minutes quotidiennes de conversation téléphoniques renforçaient en elle cette attirance troublante et morbide que d’aucuns auraient appelé « amour ». Lorsque, enfin, le week-end se dessina, Héloïse ne put contenir son angoisse. Pour la première fois, elle vivait cette impression désagréable de perdre le contrôle de sa vie, comme si Thomas était devenu une part de sa personnalité, en deux petites semaines seulement… Elle ne pouvait croire à une telle métamorphose. Surnommée parfois affectueusement « la Reine Margot » par ses amies, elle n’attachait effectivement que peu d’importance à ses ex-compagnons. En réalité, elle qui n’avait cherché que l’originalité, qui se frayait un chemin dans le monde des garçons dans l’espoir de tomber sur un individu invraisemblable, venait d’atteindre son but secret. Que pouvait-il bien lui déplaire chez Thomas ? Il avait le regard brun d’un hidalgo en campagne, l’intelligence et l’esprit d’un adulte mature, et la force de ses sentiments était son argument ultime. Mais Héloïse avait peur. Peur, à 18 ans, d’aller trop loin, peur sans doute de s’enchaîner à un être tout juste révélé, peur enfin de glisser vers un destin irréversible.
Et le Samedi après-midi arriva, comme la marche du Temps l’imposait inexorablement. Le même rendez-vous se profilait, convenu d’avance. Cette fois-ci, Thomas atteignit le premier la fontaine ; Héloïse ne le rejoignit que quelques minutes plus tard. Ses joues roses et fraîches ravirent les lèvres de Thomas qui murmurait un « tu m’as manqué » tout en l’embrassant. Elle, souriait. C’était l’un de ces sourires à la fois sincère mais embarrassé, tendre mais frustré. Quelques nuages défilèrent au dessus de leurs têtes avant que Thomas ne plonge sa main dans la poche et son regard dans celui de sa belle. « Tiens, Héloïse, c’est pour toi… Je t’aime », soupira-t-il, le front bas, tendant d’une main tremblante une petite boite rectangulaire et pourpre. Héloïse hésita un instant, puis saisit délicatement l’objet… Thomas respirait bruyamment, ému de ses propres gestes. De ses phalanges fines, Héloïse ouvrit timidement le coffret tout en ayant, déjà, une idée claire de son contenu. Son intuition s’avéra juste : entre ses mains rayonnait de tout son or un collier étincelant, un joyaux véritable d’orfèvrerie. Thomas ne regardait point ; il ne bougeait même plus. Il redoutait, Dieu sait pourquoi, la réaction de sa petite amie. Ce bijou, il l’avait payé cher ; très cher. Mais dans son cœur, rien ne pouvait être suffisamment onéreux pour Héloïse. Bouleversée, terrassée par cette nervosité qui l’accompagnait depuis quelques jours, la jeune fille fondit en larmes. Thomas la prit délicatement dans ses bras, et baisa ses cheveux parfumés. Jamais il n’aurait cru pouvoir attendrir une femme jusqu’aux larmes et l’émoi d’Héloïse le comblait de bonheur. Bredouillante, elle releva le visage vers lui et le remercia infiniment, toute proche de la honte. Elle n’osa pas même porter la parure à son cou, mais referma la boîte et la serra contre sa poitrine. Sans doute ne s’était-elle jamais sentie aussi misérable et indigne de lui. Elle éprouva d’instinct comme un besoin immédiat de se repentir, d’en finir enfin avec ce qu’elle ressentait comme de la culpabilité.
« - Thomas, tu en fais trop pour moi… Nous nous connaissons à peine et tu m’offres des cadeaux hors de prix ! J’ai si peur de te décevoir…
- Pourquoi tu me décevrais ? Tout me plait en toi.
- Mais tu ne connais pas ma vie… Tu ne sais pas ce que j’ai pu faire avant de te connaître »… À cet instant, un frisson parcouru l’échine de Thomas. Le passé d’Héloïse, il y avait songé, fréquemment. Mais il refusait de le découvrir pour l’heure. Il préférait ne rien savoir et aimer celle qu’il avait connu, non celle dont il ignorait l’existence antérieure. Pourtant, Héloïse avait repris la parole et Thomas, songeur, n’avait pu lui répondre à temps : « - Tu ne sera pas le premier garçon que j’ai connu…
- Heu… Oui, tu me l’avais dit la semaine dernière… Je ne vois pas de mal à cela… Répondit Thomas d’une voix erratique.
- Tu n’as pas compris. Je parle de quelque chose de plus sérieux. Tu m’idéalises, tu me crois comme toi, mais je ne le suis pas complètement. J’ai fait des choses que je regrette. Avant de te connaître, ça ne m’avait pas posé de problème. Maintenant, tout est différent dans mon esprit. J’en ai mal au ventre tellement j’ai honte de te le dire, mais je ne peux pas te le cacher… Je ne suis plus vierge… ». Aucune réaction ne pu être décelée chez Thomas ; sans doute qu’au fond de lui-même, il n’était pas réellement surpris. Mais ses rêves devançaient constamment sa raison et il avait pourtant osé croire qu’Héloïse et lui découvriraient ensemble l’amour. Il aurait désiré, plus que tout au monde, être l’unique pour elle, autant qu’elle serait l’unique pour lui. Son visage devenait blême au fil des secondes et Héloïse s’en aperçut. Elle n’osait plus prononcer le moindre mot et laissait couler ses larmes en silence. Ni l’un, ni l’autre ne comprenait ce qu’il arrivait. Thomas, pas plus qu’Héloïse, ne pouvait réagir. Elle se sentait souillée et délurée ; lui trompé et jaloux. Malencontreusement, la boîte qu’elle croyait tenir fermement tomba au sol et s’entrouvrit. Héloïse renonça à la ramasser : les bras de Thomas l’enlaçaient si fortement qu’elle ne pouvait accomplir le moindre mouvement. Enfin, ses muscles finirent par se décontracter : tous deux se regardèrent droit dans les yeux. Il aurait bien voulu dire quelques mots, prononcer les paroles laconiques et rassurantes que son amie était en droit d’attendre, mais aucun souffle ne put s’extraire de son larynx. De ses doigts, il coiffa la chevelure claire d’Héloïse, puis se leva péniblement les yeux dans le vague. Des bruits de deux roues, encore et toujours, retentissaient à l’angle des ruelles. Thomas se retourna et lui adressa un sourire crispé : « Je vais rentrer. J’ai besoin d’être seul. Au revoir Héloïse. Tu peux garder le collier, je ne l’aurais jamais offert à quelqu’un d’autre que toi… ». Il disparut au coin de la rue ; la place était plus déserte que jamais. Héloïse comprenait sans peine : tout s’achevait sans doute sur une révélation malencontreuse et décevante. Ses erreurs passées lui gâchaient son avenir, malgré elle.
Les parents de Thomas furent surpris de trouver si tôt leur fils sur le pas de la porte. La mine déconfite, il ne répondit point aux questions inévitables de ses géniteurs et courut s’enfermer dans sa chambre. Dépossédé de toute envie de vivre, il s’étendit sur son matelas et ferma les yeux pour contenir les lourds sanglots qui se précipitaient derrière ses paupières… Son cœur battait, douloureusement et ses poings se crispaient avec rage. Il aurait bien hurlé s’il n’avait compris à quel point c’eut été oiseux.
Héloïse aussi avait regagné ses pénates, pitoyable et humiliée, malheureuse de n’être pour Thomas qu’une garce parmi tant d’autres, lui qui voyait en elle l’exception à la désillusion d’une jeunesse devenue méprisable. L’affliction ineffable qu’elle ressentit ne pouvait laisser perdurer le doute : elle se savait désormais amoureuse de Thomas et la conclusion sordide de leur histoire était l’échec le plus cruel de son existence par ailleurs tranquille. Stigmatisée, aux confins de l’anéantissement, elle n’eut pas la force de décrocher le téléphone… Et pourtant, tout ce dont elle avait besoin était d’entendre la voix de Thomas.

Une semaine s’écoula sans qu’ils n’eurent de nouvelles l’un de l’autre. Consolée tant bien que mal par ses amies, Héloïse n’en demeurait pas moins torturée et anémique. Le médecin lui avait même prescrit un traitement face à l’inquiétude de ses parents… Le collier reposait au fond d’un tiroir, couvert d’opprobre et de vieilles lettres d’amour. Dans ce tiroir trouvaient refuge toutes les anciennes histoires d’Héloïse et, lorsque cette dernière l’ouvrait, la frustration qui en émanait était presque palpable. Cloîtrée dans sa maison de campagne, elle tentait de faire ses devoirs et de préparer ses interrogations à venir. Dehors, le soleil brillait à outrance et l’odeur de l’été filtrait par la fenêtre entr’ouverte de sa chambre. Un bruit de pas s’éleva du gravier de la cour, et Héloïse pointa le nez aux carreaux. Ce n’était autre que le facteur, un vieil homme ingambe et radieux, qui apportait le dernier courrier de la semaine. Quelque peu déçue, espérant secrètement et sans doute vainement la visite de Thomas, elle se replongea dans ses cahiers. Peu après, son père fit irruption dans la chambre, tenant à la main une missive. Il s’en alla tout aussi rapidement qu’il était entré, après avoir déposé sans une parole la lettre sur le bureau d’Héloïse. Nul besoin de s’interroger longuement : l’écriture était celle de Thomas et l’enveloppe, oblitérée de la veille au guichet de la Poste locale, portait sous le nom et l’adresse ce petit vocable : « pardon ». Curieusement, il est vrai, elle ne ressentit aucune impatience à lire le mot contenu vraisemblablement dans ce pli. Tout au contraire, elle le glissa rapidement sous une pile de livre et en détourna son attention avec une aisance qui ne manqua pas de la surprendre.
Onze heures approchaient alors qu’Héloïse ouvrit les yeux en ce premier dimanche d’avril. Elle n’avait jamais aussi bien dormi depuis une semaine et l’appétit gargouillait dans son estomac. Sommairement vêtue de sa robe de chambre elle descendit à la cuisine où son père lisait, comme chaque jour, son journal devant une énième tasse de café. Héloïse remarqua immédiatement l’immense photo qui occupait la totalité de la couverture du quotidien. Le pape venait de mourir… « Ça n’arrive pas tous les jours, mais les journalistes sont aux anges » déclara-t-elle simplement, quelque peu agacée par tout ce surplus médiatique. « Quand tu auras fini ton bol, vas vite te laver et ranger tes affaires Héloïse : nous allons rentrer tôt cet après-midi car grand-mère veut absolument aller à la messe ce soir » déclara sa mère. Un sourire en coin, Héloïse acquiesça et avala rapidement son petit-déjeuner. L’heure tournait et elle commença à ranger rapidement ses affaires, préparant son sac et ses classeurs pour le lycée. Inévitablement, la lettre lui tomba à nouveau sous les yeux. Calmement, elle s’assit sur son lit et déchira son enveloppe le plus proprement possible. Quelle ne fut pas sa surprise en découvrant quelques lignes seulement, elle qui s’attendait à un long et beau texte passionné ! Son cœur battait violement, alors qu’elle lisait avec attention et lenteur : « Héloïse j’ai commis une erreur en étant trop exigeant avec toi. Peu m’importe ce que tu as pu faire de mal, je t’aime trop pour t’en vouloir… ». Pas même un paraphe ne venait achever ce petit mot teinté de regret et de résignation mêlés. Tout ceci sentait la réconciliation forcée, le rêve dévoré par une réalité souveraine. Thomas avait donné un sens à sa vie et était près à se sacrifier pour Héloïse l’égarée, la pécheresse. Totalement perplexe, elle plia la lettre et l’empocha, puis acheva ses préparatifs de départ.

Un vent frais s’était levé à la tombée de la nuit… Thomas n’attendait plus la visite d’Héloïse mais surveillait nerveusement le téléphone. En ce dimanche soir, tout à la fois attristé par la disparition du souverain pontife et par le silence d’Héloïse, il s’enfermait dans un mutisme mélancolique. Des questions se bousculaient : avait-elle bien reçu la lettre ? L’aimait-elle vraiment ? Serait-elle heureuse de le revoir ?
Thomas n’eut aucun indice ce soir-là qui lui aurait permis de répondre à l’un ou l’autre de ces doutes. Ce n’est que quelques jours plus tard, le vendredi suivant, qu’il reçut à son tour une lettre. Celle-ci était brève, mais pourtant si limpide : « Comment pourrais-tu être heureux avec celle qui ne te correspond pas ? Je ne serais jamais plus l’Héloïse que tu croyais connaître et aimer ». Thomas se mit à pleurer doucement. Il avait mis tant d’honneur à se bâtir une personnalité hors du commun qu’il en avait oublié de vivre avec son temps et de comprendre ceux qui l’entouraient. Héloïse avait perçu l’inutilité de changer pour elle. Il n’aurait qu’à rêver à nouveau, encore et encore. Désormais il en était conscient : il avait atteint le point de non retour.
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