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Le coeur du 106 bleu
NouvelleUne nouvelle tendre par un Snakeloup passionné

Je m'appele Meyer, et je vis dans un grenier, sous une bâche couverte de poussières. Ou plutôt, je vivais sous une toile, mais avant d'en arriver là, laissez-moi vous raconter mon histoire. Je suis né il y a presque cent-cinquante ans, dans un atelier de menuisier. J'ai vu le jour-là, dans l'odeur du bois, entre les outils de mon père et les copeaux. Mon père ? Un grand homme, qui confectionnait de très beaux meubles, très recherchés, c'était un bon artisan, qui avait une passion secrète : la musique. Sur ses heures libres, à partir des plus belles planches à sa disposition, petit-à-petit, il me fit naître. Récupérant des fibres chez un de ses voisins, artisan cordellier, il tailla dedans des cordes. Avec le bois qu'il travaillait, il me fit un dos, puis des flancs, un ventre et un torse et enfin une bouche, qu'il décora d'ivoire. Puis il tendit les cordes entre le ventre et le dos, et les raccorda aux touches d'ivoires. 206 exactement. Je m'éveillais ainsi. Ma premiere sensation, je m'en rappelle très bien, fut de sentir ses mains, calleuses mais douces, tendrent doucement les cordes. Je me rappelle le plaisir de cette tension, de ce tout premier contact. Je naquis ainsi, un frisson agréable au creux du ventre. Les fibres qui me tiraillaient doucement les dents et mon ventre qui se resserait. Puis, je sentis mon père m'effleurer les quenotes, il les carressa un moment puis appuya, d'abord doucement, à peine une caresse, puis un peu plus fort. Une étrange vibration monta de mon torse, je sentis des ondes me parcourir, je chantais. Il s'assit alors devant moi, je ne pouvais pas le voir, mais je sentais sa présence. Son odeur me berçait, il passa encore sa paume sur mes touches, puis les frola, amoureusement, du bout des doigts. Je sentais l'excitation croitre, il posa la pulpe de ses doigts sur mes touches ivoirines, et commença à jouer. Oh, cette sensation ! La contraction et le relachement des cordes me chatouillaient agréablement, tandis que les ondes me parcouraient le torse, je chantais de plaisir, d'une voix légèrement discordante il est vrai, mais quel plaisir quand même. Les basses faisaient résonner toute ma charpente, et les aigus frisaient dans l'air. Des cascades de notes coulaient de ses doigts, au travers de mes dents, par mon ventre. Je chantais. Cela dura une éternité, mon père me caressait de ses doigts agiles tandis que je chantais. Puis, au bout d'un moment, il se leva, me caressant doucement les flancs, et referma le couvercle, me laissant me reposer. J'etais heureux, quel agréable frisson ça avait été!
Le lendemain, il fit venir un de ses amis, dont les mains douces et fines m'agacerent un peu, il tirait sur les cordes, les tendant ou les détendant, et m'appuyait sur les dents en même temps, les sons qui me parcouraient paraissaient plus purs, mais ça restait quand même désagréable. Un peu comme de passer chez le dentiste. Puis, une fois qu'il m'eut examiné de la gauche à la droite, il s'assit à son tour. Pas de caresses ou de frolements avec lui, il commença directement à appuyer fortement sur les touches, me faisant presque mal, ses longs doigts me torturant à toute vitesse. Puis, petit-à-petit, je m'apperçus que je chantais plus juste, alors je me laissais un peu aller à donner une voix tendre. Cela devait être ce que cet ami attendait, car il devint plus doux, et plus caressant, me faisant chanter milles ritournelles. Satisfait, il se leva et invita mon père à s'asseoir. Je reconnus au premier instant ce contact, doux et ferme à la fois, la paume m'effleurant tendrement, puis les doigts venant s'installer. La douceur avec laquelle il me palpait, cette caresse si particulière et tendre me ravissait. Il commença à jouer. Oh que ce fut bon! Oh quel délice que ce magnifique moment, où je pus pour la première fois faire entendre à mon père un chant pur et juste. Il me câlina ainsi pendant un moment, et je modulais de suaves nuances. Une cascade de notes, un ouragon de son, un chant magnifique qui naissait de mon torse. Des octaves par myriades cotoyèrent ainsi les ribambelles de notes cristallines, les croches jonglaient entre les pauses. Sous ses doigts, le chant semblait un choeur d'anges chantant à l'unisson. Mais le son reflua peu à peu et mon père se leva, me refermant, encore une fois. Il raccompagna son ami et retourna à son travail, non sans m'avoir au préalable protégé d'un tissu.
Il m'ouvrit tous les jours, pendant de nombreuses années, changeant parfois une corde, ou une dent qui s'abimait, mais à chaque fois c'etait le même plaisir. La même vibration qui émanait de mon être. Tous les jours, jusqu'à ce qu'il s'effondre sur mon clavier. Le son qui sortit à ce moment là fut une plainte rugissante que je lançais de toute mes forces. On dû l'entendre, puisqu'aussitôt après des tas de gens envahirent l'atelier, se demandant quoi faire, et pourquoi. Et pendant que ces braves gens discutaient, je sentais mon père s'éteindre, personne ne prêtait attention au son qui continuait de courrir sur les murs. Ce n'est que lorsque que quelqu'un mit mon père au sol qu'il cessa, mais je ne m'arrêtais pas de gémir pour autant. Bien des jours plus tard des gens à l'air sérieux pénétrèrent dans l'atelier, se demandant quoi faire de tout ça. Je tremblais, calfeutré sous ma bâche, anxieux de savoir ce qu'ils décideraient. Je sentais leur froideur sourdre entre mes bois, me glaçant littéralement. Ils arrivèrent enfin à un accord. L'atelier et les outils furent déménagés et l'on me remisa dans ce grenier, loin au-dessus de l'atelier qui m'avait vu naître, où je residais pendant de nombreuses années. J'y restais seul un long, très long moment, parfois le soleil venait me chatouiller par un trou dans le toit, pafois j'entendais un doux crépitement suivi peu après d'une petite cascade au fond du grenier, mais j'étais abandonné, seul.
Mais il y a un petit moment déjà, des bruits curieux parcourent les murs et le toit. Des craquement, des tapements, des martellement, des vrombissements aussi parfois, et même des paroles. Je ne sais trop ce qui se passait, mais le grenier et le bâtiment, bruissaient de mille activités, jusqu'à ce que cela cesse. Un jour les bruits se sont tus, ne laissant que des craquements dans la maison vide et le silence revint, m'enlisant de nouveau sous son poids, pendant encore un temps, mais court cette fois. Jusqu'à l'année dernière. Ce jour là, en début de matinée, je sentais le soleil qui jouait sur moi, je ressentis un claquement, du bois contre du platre. Une porte qui s'ouvrait à la volée. Puis des bruits de voix me parvinrent, étouffés. Venait-on me chercher pour me jeter, comme un vieux déchet ? J'entendis un son clair et fort que je ne reconnu pas. Une espèce de cri, un haletement bruyant, mais pas désagréable. Qu'était-ce ? J'entendis une cavalcade sur le bois, elle résonnait sous moi et se déplaçait avec ce son curieux. Puis les pas se déplacèrent et le vieil escalier grinça. La trappe au bout du grenier s'ouvrit et le bruit m'envahit, je devinais une présence, remuante, qui pénetrait dans le grenier. Un "ouah" étouffé me parvint, le bruit bizarre, ressemblant à un grelot, avait cessé juste avant. Le parquet craqua, un petit être venait vers moi, et je pouvais palper son émerveillement. Il tira sur la bâche qui me couvrait et s'extasia.
-"Maman ! Viens voir ! Viens voir !". Des pas, plus lourd mais plus feutrés, montèrent à leurs tour les marches. Une présence plus grande, plus douce pénétra dans la pièce.
-"Oh... il est magnifique!" Je sentis une paume, pour la première fois depuis longtemps. Une main, menue et fraîche, me caressait les flancs, me chatouillant agréablement.
-"On peut le garder, hein maman?"
-"Mais oui mon chéri" Une autre main, plus longue mais tout aussi fine, passa sur mon torse. Deux caresses simultanées. J'étais heureux, on m'avait retrouvé.
-"Mais avant, il faudra le revernir et peut-être le peindre".
-"Ouiiii !" La petite présence, je devinais que c'etait un petit homme, galopa autour de moi, puis s'arrêta à côté de la grande et souleva le couvercle. Je frémissais, allait-il me câliner doucement les quenottes? Un moment se passa, puis je sentis la présence s'éloigner. Une pointe de douleur me transperça, on m'oubliait à nouveau! Je crus que j'allais me fendre tellement j'avais mal, mais d'un autre côté, la présence appelée "maman" restait près de moi, me caressant toujours les flancs, minutieusement, me découvrant du bout des doigts. Puis je sentis une vibration dans le parquet. On tirait quelque chose sur le bois. Je sentis le petit être revenir. Il n'était pas parti ! Il se hissa devant moi quand le glissement cessa, il avait dû tirer un tabouret. Je devinais sa petite tête juste au dessus de mes quenottes. Ses grands yeux émerveillés me dévorant tendrement. Puis ses mains se tendirent. L'excitation m'envahit. Allait-il enfin me toucher ? Je sentis un frisson léger, il me tâtait, me palpait. Je devais avoir la voix un peu enrouée après tout ce temps d'inactivité, mais la joie de chanter supléait à la honte d'être discordant. Il laissa doucement ses petites mains m'effleurer, puis, doucement, il pressa les touches. Je hurlais de bonheur ! Un bruit horrible s'échappa de mes entrailles, mais il s'arrêta auusitôt, remplacé par un "oups" hâtif. Quoi ? ce n'était pas de ma faute si ce bruit avait jailli ? Il reposa ses mains, encore plus doucement. Puis il prit des mesures et commença à jouer. Je fus très surpis de m'appercevoir que je n'étais pas désaccordé. Mon père avait bien fait son oeuvre ! Au début, il resta hésitant, comme ne sachant trop que faire, puis il prit un peu d'assurance et commenca à vraiment jouer. Je sentais ses petites pattes courir sur mes dents et je chantais de bonheur. Il jouait bien, malgrès ses petites mains, un peu faux parfois, mais ses doigts devaient être trop courts pour attraper toutes les touches. J'étais heureux, je jouais enfin, après toute ces années de solitude. Puis l'enchantement cessa, doucement. Le son reflua tranquillement, me laissant un sentiment de paix.
-"Viens Jerry, redescendons, nous avons encore les malles à défaire"
-"Oui maman !". Il passa une derniere fois sa main sur mes flancs, referma le couvercle et le caressa presque amoureusement. Je ne me sentais pas malheureux, je savais qu'il allait revenir.
Je ne me trompais pas. Des bruits divers envahirent pendant les jours suivants le bas du bâtiment, mais souvent, j'entendais le vieil escalier grincer, puis je sentais sa petite tête émerger. Et chaque fois le même plaisir se renouvelait. Il lui arrivait de ne pas m'ouvrir, mais il ne se passait un jour sans qu'il vienne au moins me voir et me carresser tendrement, parfois même chuchotant doucement. Puis il repartait, une voix grave, ou celle de "maman" l'appelant en bas.
Un jour, l'escalier grinça, mais le pas était lourd, mais pas hostile. Je sentis une grande présence entrer dans la piece, suivit de peu par Jerry. Mon coeur de bois s'affola. Papa ! La même odeur de bois, la même présence calme et posée, mais... mon père était cassé. L'avait-on réparé ?
-"Tu vois papa, je voudrais que ce soit ici ma chambre, s'il-te-plait". Je compris aussitôt, ce n'était pas mon père, mais celui de ce petit garçon que j'avais en affection. Je souris, il ressemblait tellement à mon propre père.
-"Ouais, c'est possible, mais il faudra d'abord le vider, et quant à ce piano, à ces mots une main rugueuse inspirant le calme me frôla, je crois que je vais le faire descendre à l'atelier pour lui donner un coup de pinceau. Il en a besoin"
-"Ouiiiiii !" s'exclama Jerry, qui commença à tournoyer dans la piece, puis s'approcha de moi et me câlina tendrement.
Le lendemain quatre hommes rentrèrent dans le grenier et me descendirent, avec beaucoup de précautions, dans l'atelier du papa. Puis ils m'y laisserent, seul, mais pas solitaire. Je retrouvais ces odeurs qui m'avaient vues naître, les mêmes outils qui m'avaient forgés, et la même athmosphère de calme sylvestre, le même atelier à quelques détails près. Il y flottait encore cette odeur qui m'avait bercé, celle de mon père. Jerry restait près de moi, cherchant visiblement quelque chose. Je l'entendis finir par mettre la main sur une caisse et l'approcher de moi. Doucement il souleva le couvercle, puis commença à jouer,et comme à chaque fois je jouissais de chanter. Mais la caisse devait être bancale, car elle bascula un moment entraînant Jerry à la renverse. Non ! L'accident se répétait, mais je ne laissais pas faire. D'un élan de tout mon être, je rattrapais le petit corps sur le clavier dans un accord discordant. Il était sonné, mais je sentais ses battements, il n'était pas cassé. Attirés par le bruit, "papa" et "maman" descendirent, pour le retrouver en train de se relever, un coude posé sur le clavier et l'autre main sur la tête.
-"Ouah! Papa, maman, il ... le piano, il m'a sauvé la vie !"
-"Allons, ne dis pas de bêtises, un piano ne peut pas bouger tout seul" répondit sa mère
-"Mais je te dis que si !" s'exclama l'enfant.
-"Si tu le dis", son père me regardait, je sentis qu'il devinait quelque chose, mais il ne dis rien de plus.
-"Je le dis" argua Jerry avec force, s'aggripant à moi dans une étreinte fougueuse.
-"D'accord, allez remonte, je vais m'occuper de cet instrument et je te ferais un tabouret pour t'éviter de retomber, d'accord ? Tu l'accompagnes chérie?"
-"Hm, d'accord" bouda un instant mon protégé, puis il repartit avec sa maman, tandis que le papa sortait divers outils. Il passa un long moment, panché sur moi, à me parcourir tout le corps avec des brosses douces enduites de produit très odorant et visqueux. Mais dans l'ensemble ce n'était pas si désagréable, au contraire, une sensation douce m'envahissait au fur et à mesure des coups de pinceaux. Puis, une fois son oeuvre achevée, il s'écarta un peu et me dévisagea.
-"Pas mal, pas mal du tout, deuxième couche dans quelques heures." C'est alors qu'il sembla remarquer quelque chose sur le sol, car il se pencha contre moi. Je l'entendis jurer, puis se relever.
-"Et ben mon vieux, je sais pas d'où sortent ces traces dans la sciure, mais si mon gosse dit vrai, il te doit bien la vie". Puis je le sentis sourire, il me regarda un petit moment et repartit en lâchant un vague "à tout à l'heure" dans son dos.
Je ne comprenais pas sa derniere allusion, bien-sûr que j'avais sauvé Jerry ! Il en aurait fait autant à ma place ! Pourquoi cet étonnement ? Bon, je ne pouvais pas bouger seul, mais là, je ne sais pourquoi, j'y étais arrivé, mais je me sentais épuisé, je me laissais aller à ces rêveries qui avaient peuplées ma solitude. Un bruit de pas me reveilla, papa redescendait, il me regarda de nouveau et recommença à me chatouiller avec le pinceau. Je devinais à la lumière qui jouait contre mon torse que plus d'une journée s'était écoulée. Combien de temps au justeb ? Je n'aurais su le dire, mais dès qu'il eût fini de m'enduire de ces substances pégueuses, il sourit et partit en sifflotant, me laissant un peu interloqué. Je me demandais ce qu'il attendait pour me faire remonter. J'eus la réponse le lendemain. Un oiseau, un merle d'après le son, était entré dans l'atellier et sifflait doucement, posé sur un établi, puis il s'envola quand l'escalier grinça. Les mêmes quatre hommes que précédemment entrèrent, et me reportèrent jusqu'au grenier, non sans forces soufles, jurons et autres grincements de dents. Je profitais de ce voyage pour me demander ce qu'était devenu Jerry, depuis cet accident je ne l'avais pas revu. Un brusque arrêt. Ils vont ouvrir la trappe. Comment ça plus de trappe ? Elle a disparu, remplacée par un porte. Ils me passent au travers, en suant contre moi, c'est assez désagréable ça! Aucune odeur de poussière, suis-je bien dans le grenier. Il me semble que oui, les mêmes jours peuplent le plancher, puis je ressentis une présence familière.
-"Posez-le là, juste là, voilà, qu'il est beau ! Bravo papa!" Sa voix claire repartit en grelot, me réchauffant le coeur. Puis j'entendis le père dire :
-"Tiens regarde, voilà qui va avec". Un "salut" étouffé me parvint, c'était un tabouret, artisanal lui aussi. Je lui répondis poliment et nous commençame une discussion sur la musique, faisant grincer nos bois de concerts.
-"Regarde papa, on dirait qu'ils se parlent"
-"Oui, tu as raison, décidemment cet instrument m'étonne de jour en jour"
-"Je peux en jouer?" demanda la voix haute de Jerry
-"Bien-sûr, il est déjà sec depuis longtemps, vas-y". Il prit le tabouret, qui m'avait dit s'appeler Ege, et s'assit dessus, puis, délicatement, il ouvrit le couvercle et commença à jouer. Ah ! ce moment de bonheur intense que de sentir ses petites mains me chatouiller, et quelle joie de chanter pour lui ! Les petites pattes faisaient couler des cascades de notes entre mes flancs bouillonants, les graves et les aigus se mélangeaient harmonieusement tandis que Jerry jouait sur moi, et que je chantais pour lui.
Je restais dans cette piece de nombreuses années, Ege se tassant au fur et à mesure que Jerry grandissait, et moi, prenant de plus en plus de plaisir à sentir ses mains, qui devenaient de plus en plus grande et larges, bondir dans tous les sens. Au début son style m'avait surpris, moi qui ne connaissait que Chopin et Béthoveen, voilà que je me mettais à chanter des rythmes saccadés, des syncopes et des triples croches, dans des rythmes effrenés. Mais maintenant, je n'aurais pas voulu jouer autre chose entre les mains de mon protégé et propriétaire.
Hier, Jerry, son père et deux autres hommes m'ont transportés dans une petite salle, peu éclairée. Des odeurs fortes gisent dans cette piece, de la fumée, de l'alcool. Ils m'ont posé sur une petite estrade, Ege en face de moi, puis m'ont laissé là, après que Jerry eut joué debout devant moi. Ege en était un peu frustré, mais je sentais Jerry tellement heureux que je ne lui dis rien, je me contentais de jouir de ce moment.
Et ce soir, après toutes ces années, ce soir, Jerry a 20 ans, nous sommes dans un bar, la pièce est remplie de monde, j'ai un trac monstre, et Jerry, à côté de moi, ne semble guère plus calme. Il me murmure :
-"On va leur montrer, hein Meyer?", j'aimerais hocher la tête pour lui répondre mais c'est tout juste un grincement de bois qui sors de mon ventre. Il me regarde en souriant.
-"Je me demande bien ce que tu pourrais me dire si tu pouvais parler, mon ami". A ces mots mon coeur bondit, oh oui ! si tu savais ! Puis une voix retentissante annonce, je ne comprends pas un mot, mais d'un coup je sens la chaleur m'envahir. Ils ont allumé la scène. Jerry salue, s'asseoit et commence à jouer. Je le sens concentré comme jamais. Il passe ses grandes mains sur moi, commence à prendre ses marques. Je ressens mon coeur battre à tout rompre, Jerry va donner le meilleur ce soir, je vais donner le meilleur de moi-même aussi. Et bientôt ses mains volent au-dessus de moi comme deux oiseaux effarouchés, tandis que ses doigts me chatouillent toutes les touches. Je le guide et le laisse guider. Mon chant et son rythme, qu'il soit assis, debout, ou les mains dans le dos, ne font plus qu'un. Nous ne faisons plus qu'un. Le temps s'efface, je ne suis plus que musique, et il devient l'instrument de mon chant. Les notes s'envolent de mon ventre en une arabesque fractale qui se réverbèrent contre les murs enfumés du bar. Les ondes me parcourent de tendres frissons, je ne suis plus qu'un chant sous les doigts agiles de ce jeune homme. Puis peu à peu, après des années de bonheur, je redescends un peu sur terre. Le rythme se calme. Jerry est en sueur, je le sens, dans son odeur, ou dans ses mains moites, mais quelle fougue! Il se lève, me caressant doucement le torse et me referme, épuisé, puis il salue et sort tandis que peu à peu le bar se vide. Quelle nuit, quel bonheur, je suis épuisé aussi, je crois qu'après ça je vais me reposer un peu.

Dans la rue, sous les néons clignotants représentant un piano à queue, un jeune homme blond, très grand, presque décharné, fume une cigarette en se massant les mains. L'enseigne "le piano bleu" se reflete dans ses yeux, ardents. Ce soir il a tout donné, ce soir, il a sentit l'âme de son clavier filtrer entre ses doigts, et il a senti à quel point il aimait ça. C'est sûr, il recommencera, mais pas ce soir, trop fatigué.
-"Hey Jerry, tu viens faire un tour, on va boire une bière chez le vieux Dizzy"
-"Pas ce soir Chet, j'attends ma mère, ah, la voilà justement qui arrive"
-"Bon, ok, je te laisse, ciao Jerry, à demain. Bonsoir madame Lee Lewis"
-"Bonsoir maman".
Proposé par : Snakeloup
 
 
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