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Eve reste
Nouvelle-“La cloche du collège de jeune fille résonait à la fin de chaque cours, éffarouchant les pigeons qui s'envolaient pour se poser à peine quelques mètres plus loin.

Je me rappelles que j'essayais de les attraper de mes petites mains, en leur courant après, avec mes petites couettes, hihi, j'étais toute gosse.” Le jeune homme qui se trouvait en face de moi, et dont le visage clair s'ornait d'une couronne sombre, semblait savourer mes paroles. Je l'avais rencontré quelques soirs plus tôt, avec son père et un de leurs amis alors qu'ils étaient engagés dans un challenge de mots d'esprit avec le capitaine et quelques autre convives. Et nous étions alors là, bavardant tranquillement, accoudés au bastingage d'un grand paquebot grace auquel je ramenais la matriarche, ma mère, dans son pays natal: l'Inde. Je le regardais me parler de sa jeunesse, admirant le galbe précis de son visage et de sa nuque, j'aurais voulu passer mes doigts dans le mince filet de barbe qui ornait son menton. Il me plaisait bien ce jeune occidental. Quel âge pouvait-il bien avoir? Pas beaucoup moins que moi je suppose. Nous étions là, les yeux dans les yeux, à échanger des souvenirs quand la discussion fut soudain interrompue par l'intrusion innopinée de Sir Hilary Kipling, docteur en politique et ancien combattant colonial, que j'avais eu le privilège d'avoir comme professeur honoraire au lycée, et comme mentor. Rudyard fit les présentations:
-“Papa, laisse moi te présenter Indra, jeune fille absolument charmante qui m'a ennivré depuis le repas.” Je rougis presque sous ce compliment imprévisible.
-“Indra, je te présentes...”
-“Ton père, Sir Hilary, je suis enchantée” J'étais tellement heureuse que j'en oublais un instant la plus élémentaire politesse qui consistait à ne jamais couper quelqu'un au milieux de ses phrases. Mais ma voix dut charmer père et fils, car les yeux du père devinrent flasques... ce qui ne l'empéchat pas d'emmenner son garçon par le col. Je replongeais dans les souvenirs que j'évoquais un instant plus tôt en la compagnie de ce jeune homme, dont je voyais le dos s'éloigner.

La cloche de notre-dame de bonsecours sonnait à toute volée dans l'air limpide après les cours. Les pigeons quittaient alors la place, éffrayés par la brutale sortie des petites filles dont je faisais encore partie. La gouvernante m'attendait toujours devant les grilles de cette école réputée, et tous les jours à la même heure, impertubable, elle se levait de sur son banc et venait me prendre par la main pour me ramener auprès de mes parents. Je revois encore sa silouhette opullente envellopée dans d'énorme robes de moussline colorées, son accent africain évoquant le rire et la chaleur. Mama Dona, qu'est-ce que j'ai pu passer de bons moments auprès de cette gigantesque bonne femme qui mordait la vie à pleine dents. Elle passait sa vie à me raconter des histoires, et quand mon père me soulevait pour m'embrasser et que sa fine moustache me chatouillait le cou je riais, et Mama Dona riait avec moi. Même quand ma mère, alors principale conseillère de mon ambassadeur de père, daignait se départir de sa noblesse de cour pour me livrer les soins tendres que je réclamais, la gouvernante n'était jamais bien loin dérrière. Je grandis dans cette famille, entourée de toute l'amour et l'affection dont une petite fille pouvait rêver. Les années passant je découvris de plus en plus le monde qui m'entourait, murissant en esprit et en beauté, comme me le répétais sans cesse Mama. Jusqu'au jour où son dernier éclat de rire s'envola dans les airs transportant son âme immense sur ses ailes. La douleur fut terrible, j'eus beaucoup de mal à m'en remettre, heureusement que mes parents, alors en poste à Bombay, me procurèrent tout le réconfort qu'ils purent. Ça été une épreuve pour nous tous. Et ce soir, alors que j'évoquais la douce amertume de ces souvenirs, je réalisais qu'une nouvelle personne venait de rentrer dans ma vie, son rire de jeune homme ne sonnait pas comme celui de ma gouvernante, mais sa fraicheur de vie lui était semblable. Je crois que j'aurais beaucoup de plaisir à le revoir. Je jetais un oeil au ciel cristallin, les étoiles me sourirent un instant comme ce garçon un peu avant, je leur répondit et allais me coucher.

Je le recroisais le lendemain; je ne m'étais pas trompée. La discussion fut des plus agréables, et nous réstâmes encore longtemps les yeux dans les yeux. Puis nous nous quittâmes et je le regardais à nouveau partir retrouver sa famille. Je replongeais, quant à moi, encore dans mes vieux souvenirs d'enfance, rappellés par ce charmant jeune homme.
La neige tombait doucement en gros flocons paresseux qui dérivaient lentement dans les souffles poussifs du vent du nord. L'Ecosse nous emmenait sa douceur et sa beauté par la voix des airs. Dans l'immense cheminée de marbre de l'hôtel brulait un arbre entier, éclaboussant de chaleur les convives rassemblés pour mon dix-huitième anniversaire. Je les regardais du haut de la rampe, ils papotaient de choses et d'autres, attendant celui-ci, parlant de celui-là. Mon père m'avait interdit de descendre avant que tous ses invités ne soient arrivés. Je pris la blague au mot et me préparais, puis attendit, assise au haut des marches, observant cette salle immense dans laquelle des costumes traditionels indiens cotoiyaient les derniers complets à la mode occidentale. J'apperçus mon professeur honoraire de droit de cette année, qui l'avait invité? De nouveaux arrivants déposaient leurs manteaux, prenaient un vers et se mélaient à la conversasion en cours. Je remarquais mon oncle Carvi, facile à voir avec son tour de taille, sa grande barbe qui me chatouillait et son superbe turban multicolore. Mon père vint l'accueillir, et je notais alors toute la différences qui éxistait entre eux. Autant mon père était grand et svelte, la silouhette mince engoncée dans une superbe smoking, autant son frère possédait une panse énorme, maintenue dans un sari bleu qui envellopait tout son corps replêt. Le contraste était tellement saisissant que je ne pus m'empêcher de rire, heureusement, grace au bruit ambiant, personne ne le remarqua. Le salon de l'embassade commençait à bien se remplir. Je savais que je n'allais pas tarder à descendre, aussi je me levais et vérifiais une dernière fois ma toilette avant d'affronter la meute de mes admirateurs, qui tous attendait la venue de “la reine de la soirée” comme le disait mon père.
Le miroir grande taille siègeant dans l'angle de l'escalier me renvoya une image qui me satisfit. Il me montrait une jeune fille indienne, grande et élancée comme son père, avec un visage ovale et des yeux noirs profonds comme sa mère. La robe orange à mousseline voletante que j'avais choisie épousait à merveille les contours de mes hanches et de mon buste. Le système de lacet me permettais de garder les épaules nues et le bas n'était pas trop long, juste assez pour couvrir les mollets mais pas assez pour m'empécher de marcher ou même de danser. J'avais aussi trouvé une paire de ravissants brodequins assorties, qui me laissaient les orteils nus. En baissant la tête pour mieux contempler le soigneux maquillage de mon assistante, je me fis tomber une mèche de cheveux sur le front, je relevais la tête et remis le frange à sa place, puis contemplais l'ensemble. La longueur naturelle de ma chevelure se trouvait ramenée en boucles fantaisies qui galoppaient et follatraient en tous sens. Elle avait d'abord été coifée en nattes, puis les nattes s'étaient emmélées, formant un ensemble compliqué qui me dégageait la nuque, mais dont la frange me tombait devant les yeux à chaque mouvement de tête. J'allais chercher une barette dans ma chambre et attachais cette frange, décidement trop rebelle à mon gout. Je finissais juste d'arranger cette coiffure quand mon père vint me mander. Il me prit par le bras et nous descendîmes ensemble, la volée de marche qui nous mena jusque dans le hall. Un murmure d'approbation parcouru la foule des invités à notre arrivée cérémonieuse. Et bien que nombre de robes soient, ce soir là, orange, aucune ne rivalisait de prestige avec la mienne. Je notais d'un oeil malin que, oui, j'étais bien la plus belle ce soir. Mon oncle se jetta littéralement sur moi, au risque de détruire l'édifice de ma coiffure compliquée, mais je l'embrassais en riant, trop heureuse de le revoir, puis je fis le tour de mes amis, saluant l'un ou l'autre de la tête. Mais en fait, une seule personne m'intéressait. Où donc se trouvait Sir Hilary? Je l'avais vu tout à l'heure, il ne pouvais quand même pas être déjà parti? Je demandais à mon père:
-“As-tu vu ton ami Sir Kipling? Il m'a semblé l'appercevoir il y a peu, mais je n'arrives pas à le retrouver” Ce à quoi un des mes camarade de classe répondit:
-“Oui, je l'ai vu prendre un verre, puis il est repartit il y a juste quelques minutes, s'excusant de déjà lever le camp, mais d'autre clairons sonnaient pour lui, ou quelque choses comme ça, enfin, tu connais M Kipling aussi bien que moi, n'est-ce pas Indra?” Je dus décoder les mots, qui sortaient accompagnés d'innombrables postillons. Mais pourquoi parlait-il la bouche pleine?
-“Oui, tu as probablement raison, excuses-moi, on m'appelle là-bas, avançais-je comme prétexte, c'est dur d'être la reine de la nuit, rajoutais-je avec un regard complice qui lui fit presque lâcher le sandwich qu'il massacrait depuis tout à l'heure”. Et je le quittais, ne lui laissant que l'impression de mon dos, pour rejoindre un autre groupe. J'étais désappointée de ne pouvoir discuter avec Sir Hilary, mais je l'oubliais rapidement dans la fièvre de la soirée. Il faut dire que mon oncle Carvi, bien qu'obèse, est un excellent danseur. Ce fut une soirée délicieuse, mais beaucoup trop courte.
De même façon que ce voyage; les bons moments que je partageais avec Rudyard m'ennivraient toujours autant. J'aimais son sens de l'humour, simple et cinglant à la fois, hérité de son père, probablement. Ils me racontait parfois les exploits de celui-ci, ou ceux tout autant savoureux de leur ami. Mais et lui? Il n'avait pas grand chose à dire de lui, étudiant studieux et assez casanier préparant une carrière de fonctionnaire zélé. Je lui racontais alors mes anciennes années, mes souvenirs passés, les couleurs et les chants joyeux qui me charmaient, ou les douleurs et les parfums amers qui me restaient.

Le ciel s'obscurcissait sous les coups hargneux des nuages d'automne. Sous les assauts saccadés des pluies de septembre, le cortège avançait lentement vers la colline où s'élevaient des rangées d'édifices plus térrifiants les uns que les autres. La voiture richement fournie, ornée de couronnes ou de fleurs dont je ne voyais pas les couleurs, se trainait sur le chemin de boue, emmenant dans ses charnières toute la misère de la terre. J'aurais voulu pleurer toutes les larmes de mon corps, mais mes yeux restaient déséspérement secs. Le ciel pleurait sur moi, le ciel pleurait pour moi, je levais fréquemment la tête dans cette tourmente pour me rafraichir de ces douleurs salées qui assaillaient mes yeux. Ce chariot, tiré par quatres chevaux, porté l'un des êtres qui m'était le plus cher au monde, c'était il y a si peu de temps, bien après Mama Dona. Mon père et sa haute stature, mon père et tout ce qu'il représentait, emportait dans ce sinistre voyage nombre de moments heureux que je ne pourrais oublier, mais que je ne revivrais jamais. Il s'en allais rejoindre la gouvernante, qui -j'en suis persuadée- continuera là-haut de le gronder et de lui mitonner ces petits plats que tous deux adoraient, que nous adorions tous. Beaucoup de personnes suivaient ce cortège sinistre, mon père restait aimé, même dans cette tragédie qui nous touchait. Il ne restaient que ma mère et moi maintenant, et j'avais l'impression que le monde s'écroulait autour de moi. Ce jour-là, sous cette pluie battante, j'aurais voulu que la terre s'ouvre sous mes pas pour mieux m'engloutir et me renvoyer dans les bras de papa. Mais elle ne le fit pas, elle se contentait d'absorber la flotte que le ciel lui pissait dessus, s'abreuvant directement aux excréments célestes. Les bords des rues goudronnées, en terre, se transformaient en une gadoue grise, malsaine, qui semblait attendre le moindre de nos faux-pas pour nous engloutir dans les méandres de ses miasmes. Mais le corbillard continuait son ascencion vers la bouche de l'enfer qui accueillerai mon père. Quand nous arrivâmes enfin en haut, ce fut pour nous appercevoir que la terre glissait sous nos pas, comme si les morts se levaient pour accueillir l'un des plus valeureux d'entre eux. Six hommes descendirent le cercueil, paré de multiples couleurs, et quand ils le mirent sur le bûcher funéraire les arbres s'inclinèrent dans les rafales successives du vent, lui rendant un dernier hommage. C'est alors que je réalisais que le monde entier pleurait l'homme qu'il avait été, alors seulement les larmes coulèrent. Ce fut là le seul éloge funèbre que j'eus put prononcer, mais il a été plus puissant que tous les discours ampoulés, il était plus fort que toutes les phrases jamais prononcées, il était plus sincère que n'importe quel mot jamais pensé, et parce qu'il ne fut jamais prononcé, je sais qu'il a été entendu. Les flammes montèrent très haut malgré le vent qui nous cinglait les jambes et la pluie qui ruisselait en gros torrents entre les îles tombales abandonées. Quand il s'éteignit, une éternité plus tard, nous récupérâmes les cendres que le prêtre mis dans une urne d'argent, ma mère la prit; les larmes qui décorèrent nos joues glissèrent sur l'urne, la recouvrant d'un hommage tendre. Et jusqu'à ce que nous fûmes revenus dans l'hôtel, je n'eus de cesse de laisser mon corps s'épancher, les sursauts des larmes suivant les assauts de la pluie. Les jours qui suivirent me parurent mornes et gris, ma mère s'occupait de liquider certain de ses biens que ni elle ni moi ne tenions à garder. Niveau finances, nous n'avions pas à nous en faire, mon père avait prévue une rente suffisante pour mes propres besoins et ma mère touchait les subsdides de ses années passées à servir la couronne. Aussi, tu vois, c'était un homme prévoyant, attentif et généreux. Maintenant il est là-haut, avec cette grande négrèsse, gentille comme pas deux, serviable et adorable, et je suis sure qu'ils nous regardent.
Rudyard me regardais, sans un mot il m'essuya la joue de l'index et osa me prendre dans ses bras. Je me sentis soutenue, rassurée, réchauffée. Je ne pus malheureusement lui exprimer toute la gratitude que je voulais, encore une fois son père le tirait par le col jusque dans leur cabine. Je le regardais partir, une larme égarée cherchait la sortie depuis les yeux, elle finit par atteindre mes lêvres, se perdant alors complétement, elle avait un gout salé qui me resta collé un moment au fond du palais. Quand enfin il se décida à se dissiper, je me décidais à aller me coucher. J'aurais aimé pouvoir lui dire à quel point je le voulais prêt de moi pendant ces épeuves, mais les mots refusèrent de franchir ma gorge, ils restaient déséspérement coincés à la base du cou. Il n'appris que bien après ce soir le but de mon voyage: ramener les cendres de mon père sur sa terre, dans sa terre natale, parmis les siens, au pied d'un arbre.

Le lendemain, quand je croisais Rudyard, je tentais de le fuir, encore toute à ma douleur. Mais il ne s'en apperçut pas, ou alors ne me tint pas rancoeur. Je ne le vis pas de la journée, mais le soir tombé, j'allais quand même à l'endroit où nous avions l'habitude de nous rencontrer. Je fus heureuse à ce moment de voir sa silouhette accoudée au bastingage, une cigarette entre les doigts. Il m'attendait.
Je ne savais que trop bien que le lendemain nous atteindrions Bombay, et je ne voulais pas le quitter, pas déjà. Je savais que je le reverrais, mais nous avions si bien sympathisé. Aussi quand nous débarquâmes, nous avions tous les deux des larmes dans la voix. Je ne voulais pas le laisser, mais je devais accompagner ma mère jusqu'à la fin de son propre voyage. Je me dirigeais donc vers le centre-ville, me retournant fréquemment vers son visage, emportant dans mon regard les émotions du sien, jusqu'au moment où je ne pus plus le distinguer. Je me résolus alors de continuer ma propre route, pérsuadée que nous nous reverrions à son retour. Je gardais la vision de sa haute silouhette se découpant contre le bleu sombre de la mer, son tendre visage me dévorant à l'envie, juste avant qu'il ne s'efface, je lui adressais un ultime regard puis je quittais la zone portuaire pour rejoindre l'hôtel particulier où nous logions, ma mère et moi.

La rue se dégageait au fur et à mesure que nous avancions, le port a toujours été un endroit où se croise plus de monde que dans l'intérieur de la ville. Peu de temps après nous atteignîmes les hautes collonades de cette maison coloniale que mon père avait achetée quelques années plus tôt. La revoir en ces circonstances fut pour moi une autre source de tristesse subite. Je me retins de pleurer: des gens nous regardais, mais l'affliction qui m'assaillit à ce moment menaçait de m'étouffer si je ne la laissais pas sortir. Aussi je pénetrais rapidement dans le bâtiment, et ce n'est qu'une fois à l'intérieur que je permettais aux lourdes larmes de courir sur mes joues. Amère, je jetais vers ma mère un regard empli de déréliction et de questions. Je remarquais qu'elle aussi peinait à empêcher ses larmes de couler. Je m'approchais d'elle et, après m'être assurée que personne ne pouvait nous voir, j'enlaçais sa stature chétive de mes bras sombres, puis m'appuyant contre son épaule je laissais sortir mon chagrin. Nous passâmes un moment à pleurer l'une contre l'autre, ainsi blotties nous ne nous rendions pas compte du temps qui passait. Ce n'est que lorsque la lumière commença à décliner que nous nous résolûmes à nous séparer. Les malles devaient être arrivées maintenant, les domestiques, discrets comme d'habitude, avaient même probablement commencer à les ranger, et je sentais dans l'air le fumet du curry et d'autres épices de ce pays où j'avais mes racines. Le repas était servi. Déjà? Ben oui, madame, il est tard, si nous voulions bien passer à table? Le repas fut morne, et la soirée encore plus: ma mère se retira dans sa chambre, les domestiques restaient dans leurs quartiers, et moi j'errais un moment dans ce grand palais vide, triste et mort. Les colonnes de marbre et d'albatre revérberraient les bruits de mes pas, les renvoyant en de multiples endroits comme autant de murmures suggérés et mesquins. J'entendais nettement les murs qui me raillaient: voyez son désespoir, comme elle est triste, vous pensez qu'elle va tenir? Si vous saviez... et son père... Quelle misère! Et ces fantômes sinistres piaillaient et goisaient sur mon malheur, se moquant bien de mes souffrances. J'avais beau tenter par tous les moyens de ne pas les entendres, au plus je résistais, au plus les voix se faisaient préssantes et présentes, m'exhortant, me cahotant, me chahutant. Je passais une porte de bois décoré et me retrouvais dans la bibliothèque. Mes pas m'y avait conduit sans que je m'en rende compte. Ici le parquet boisé se couvrait de riches tapis dans lesquels le moindre bruit venait s'allonger et s'évanouir, comme absorbé par le tissu décoré. Ici seuls les livres osaient encore murmurer, mais ce n'étais que des soupirs de ne pas être plus souvent ouverts. Les étagères finement sculptées s'alignaient contre les murs de cette pièce, encadrant de leurs savoirs une paire de fauteuils qui invitaient au repos, à l'oubli. Je m'y laissais choir, sur la table ronde tronaient quelques tomes de politique et de droit, et surplombant le tout, un énorme livre de Shakespeare. J'y jettais un oeil distrait, mais rapidement ce monde peuplé de créatures magiques comme les sorciéres ou les fées me tint en éveil et en haleine. Plongée dans Hamlet j'eus quand même une pensée pour Rudyard, la sensibilité du héros me faisait penser à celle de ce jeune homme vers qui se tournaient mes idées, comme j'aurais apprécié sa présence à mes côtés... Le soleil naissant me surprit encore absorbée dans ces récits magnifiques, il appela un majordomme qui m'emmena presque de force au lit, où je sombrais, percluse de fatigue tant morale que physique.

Ma mère vint me reveiller un peu plus tard. Nous avions à faire, et la journée était déjà bien avancée. Le soleil, qui m'avait veillé depuis son aparition, resplendissais dans le ciel pur de ce début hivernal. En sortant je jetais un coup d'oeil presque machinal vers le nord... vers Rudyard, puis je pris ma mère par le bras, et l'accompagnais jusqu'au fleuve pour la baignade rituelle. Plus tard, devant le notable indien, je me recueillais à la pensée de mon défunt père puis nous rentrâmes dans cette immense baraque. Les murs, quand nous arrivâmes, commencèrent à nouveau à gémir. Le malaise qui se détachait de ces murailles hautes et froides ne cessait de me tourmenter. Je remarquais que maman se blotissait presque dans mon bras, elle aussi devait ressentir ces mauvaises vibrations. Sitôt à l'intérieur, nous nous réfugiâmes dans la cuisine d'où s'exhalaient de subtils odeurs de thé, chassant par leurs simples présences les fantômes qui jouaient les mauvais esprits. Les effluves evanescentes du Darjeeling se répendaient dans l'air, emplissant l'espace de leurs émanations parfumées. Je m'assis en face de ma mère, appaisée et regardais ses traits qui se détendaient. J'appris plus tard qu'au même moment le groupe de Rudyard se trouvait dans un bar, cherchant un guide qu'il trouva au moment où je me levais pour débarasser. La maison, après ce court intermède me parut moins triste, comme colorée par les effluves du thé. Je retournais à la bibliothèque pour y retrouver mon livre, et y replonger. Les récits de trahisons et de drames m'enlevèrent un peu de mes soucis. J'ignorais alors que mon aimé passait devant la capitale tibhétaine, interdite aux étrangers.
Les journées qui suivirent me parurent s'étaler dans le temps comme quelque flaque de goudron ou de poix, se répendant à l'envie sur les secondes et bloquant leur immuable avancée. L'attente, terrible, interminable, s'étirait sur des jours entiers, résonnant sur les murs de pierres qui me renvoyaient leurs cris moqueurs. La bureaucratie brittanique est parmis les plus fiable du monde, mais sa lenteur est éxhaspérante. Je restait souvent assise des heures durant dans ce sombre couloir, attendant que la porte s'entrebaille, s'ouvre. Je sentais les murs se refermer, ployer sus le poids des cris et des pleurs qui avaient résonnés dans l'étroitesse de ce corridor. Je n'attendais que l'ouverture de cette issue, et comme de nombreux autres avant moi j'usais le sol et le banc grossier dans une attente stérile. J'avais pensé apporté mon livre pour faire passer le temps plus vite, mais je craignais d'être dérangée à n'importe quel moment, ce qui me déplaisait fortement.
Et l'attente se prolongeait, reproduisant à l'infini les secondes qui s'égrénaient. Puis les secondes devenaient des minutes, les minutes des heures, mais les heures n'arrivaient pas à former des jours car chacun d'entre ces jours était la reproduction à l'identique du précédent, et chacun servait de moule au suivant. Et l'attente se prolongeait, se démultipliant à l'infini, comme deux miroir face à face, renvoyant mon reflet dans les limbes temporelles de l'infini. Au début ma mère venait avec moi, mais la fatigue la maintenait maintenant à la maison. Je n'aimais pas la savoir seule, surtout pas dans cette baraque triste et froide, mais les procédures administratives m'y obligeaient.
Je pensais souvent à Rudyard. Où pouvait-il bien être en ce moment? Nous étions séparés de toute la longueur de ce pays mais je ressentais au plus profond de moi le réchauffement singulier qu'il m'avait inspiré dès sa première apparition. Il rayonnait de sa présence lointaine dans ce couloir morne, étroit et étouffant. Il dissipait un peu les ténèbres qui menaçaient de m'emporter. Il guérroyait fermement contre l'ennui qui me tenaillait, je repensais à ces trop brèves discussions que nous partagions, à son sourire aimable, à ses yeux qui lançaient des messages. Et même si pour l'instant nos corps restaient éloignés, nos coeurs se cotoyaient. Je sentais le mien battre un peu plus fort à chaque pensée envers cet homme. Sa voix me calmait et m'incitait à la patience. Mais, malgrès ses douces paroles, la journée se terminait invariablement de la même façon. Le soleil déclinant n'éclairait plus ce sombre corridor, la porte restait désespérement close et je me levais pour rentrer chez moi, et chaque fois en sortant du bâtiment je jetais un coup d'oeil vers le nord, vers les sommets enneigés qui émergeaient dans le lointain, vers Lahya comme les thibétains l'appelle, vers Rudyard. Cette simple pensée chassait alors comme un mauvais rêve la poussière de la journée, cette lourdeur pesante qui s'infiltrait pendant l'attente, profitant traitreusement de ma faiblesse pour m'agresser. Les monts dominant le continent me rassuraient de leur unique présence, et savoir qu'une équipe grimpait là-bas, comme des puces sur un manteau de laine immaculée.
Un jour, alors qu'une fois de plus je me tournait vers le nord, je remarquais une grosse tache noire qui grossissait au-dessus des monts immortels. L'orage rassemblait ses troupes, nimbaient les flancs de la montagne. Comme une pieuvre géante, elle étendait ses pattes le long des pentes, puis elle sembla se condenser en un même endroit, comme si elle venait de trouver sa proie et qu'elle se mettait à la dévorer, formant un point couleur charbon contrastant avec le blanc rayonnant sur lequel elle rampait. Le stentacules anthracite s'amassèrent alors vers le centre, comme une main gigantesque qui recherche à attraper un objet minuscule. Les doigts crochus semblaient strier la terre de rage ou de haine, ils se tordaient et griffaient le sol et les cieux, cherchant dans une abominable tentative à se saisir de ses victimes. Cette main gigantesque semblait chercher à broyer les insectes venus la déranger. Je priais de toutes mes forces pour que Rudyard ne fut pas sous cette monstrueuse apparition, ou que, s'il y était, il en sortit vivant. Je vis au bout d'un temps la forme se diluer et s'étirer vers le ciel, comme en colère. Elle n'avait visiblement pas réussi à attraper son repas et s'en aller, dépitée, chasser ailleur. Rudyard me raconta plus tard la peur qu'ils avaient subie ce jour là, il me passa par le détail cet instant de terreur et je frémis avec lui. Mais dès l'instant où je vis le monstre s'éloigner, je sus ce que cela impliquait et remerciais les cieux d'avoir exhaussé ma prière. Le coeur apaisé, je repris ma route et rentrais à la maison. J'y fus accueillie par l'odeur de thé fumant et du poulet au curry qui mijotait. Ma mère, petite et droite, se tenait dans l'encadrement de la porte. Ses yeux profonds me racontaient encore ses histoires du delta. Elle avait vécu aux premiers temps de sa jeunesse dans les mangroves du cambodge, entre le détroit et la forêt, repaire idéal des pirates et autres flibustiers de tout bord. Mon grand-père, que je n'avais jamais connu, vivait dans cette zone pour apprendre comment les combattre, il était magistrat et homme de terrain, et avait pour tâche de stopper ces activités illégales et dangeureuses. Il n'y parvint jamais, on retrouva son corps enlacé par les lianes vénéneuses de la mangrove. Ma mère, alors agée d'une vingtaine d'années, partit de cette zone pestiférée avec sa mère, et toutes deux vinrent s'installer en Inde. Peu après mes parents se rencontraient et je naquis quelques années plus tard. J'avais aujourd'hui l'âge de ma mère quand elle avait fui les bayous, et je rencontait à mon tour les pirates, mais ceux-ci sévissaient derrière les bureaux.
Nous dinâmes silencieusement, mais après le repas nous nous installames dans la biblothèque et discutames de choses et d'autre. Je lui fit part de ma réflexion sur les nouveaux pirates, endimanchés et bureaucrates. Elle rit doucement et me confia qu'elle se demandait si je m'en rendrai compte un jour. La flêche toucha . Je fis semblant de me fâcher et me lançais à l'assaut. Nous en vinmes immanquablement à Sir Kipling, célèbre pour son humour acerbe, et la discussion dériva petit à petit vers son fils, héritier prommeteur. Et quand je racontais leurs joutes oratoires à ma mère, celle-ci rit de bon coeur à ses mots d'esprits. Depuis quand n'avais-je plus entendu ma mère rire? Elle me dit d'ailleurs qu'elle le trouvait charmant, il y'avait en lui un peu de mon père me confia-t-elle dans un rire étouffé. Je fus suprise d'une pareille déclaration, mais c'est vrai qu'en y réfléchissant je retrouvais chez ce jeune homme quelques traits existant chez feu mon père. Je laissais mes pensées dérivaient deux minutes, puis me replongeais dans la conversation. Celle-ci, de plaisante, revint malgrès nous sur des sujets déplaisants. L'heure de réouverture des bureaux approchait, il me fallait retourner dans cette chambre noire, vide et hostile.
Je songeais aux montagnes, prisonnière de ces murs vénéneux seul mon esprit pouvait encore se libérer de cette cellule grise. Les heures s'écoulaient; irrépréssibles, formant à nouveaux des jours jumeaux, quand un matin la porte s'ouvrit. Un éclair de lumière inonda soudain le sol gâleux, elle dessina un court instant un rectangle déformé, avant que celui ne se fasse manger par une silhouette basse et imposante. La voix fatiguée d'un soprano discordant s'éleva alors dans l'embrasure, elle m'invitait, ou plutôt m'ordonnait de rentrer. N'étais-je donc point venu pour ça? Mais le ton maussade et aggressif de l'homme, dont je ne voyais que l'ombre, me fit quand même réfléchir deux secondes avant de me décider. J'étais seule dans cette pièce grise, et l'issue s'était enfin dévoilée. Je me levais péniblement, ces longues heures à réstée assise ne me convenaient guère, puis j'entrais dans la pièce.
Des collonnes de papiers inondaient cette pièce restreinte au milieux de laquelle surnageait un bureau fonctionnel. Le plan de travail se noyait sous les différents formulaires qui envahissait les lieux, des torrents entiers de lettres se déversaient par les tiroirs béants du meuble, des ramettes entières couvraient les murs de leur déferlement cellulosique. Derrière cette avalanche d'imprimé émergeait la tête hirsute d'un fonctionnaire. Ses cheveux rares s'ébouriffaient sur le bord de son crane et ses yeux portaient de grandes cernes, masquées en partie par une paire de lourde lunette. Quand il leva la tête vers moi, je remarquais que ses yeux n'étaient pas d'accord entre eux... l'un me fixait d'un air stupide tandis que l'autre s'intéressait à ce qui se trouvait en bout de bureau, à l'opposée complète de son comparse. Il tiqua en me voyant, et remit en place ses lunettes qui glissaient sur son nez camus, puis il ébaucha une grimace qui se voulait probablement être un sourire.
-“asseyez-vous, je vous prie” sa voix de crécelle me fit sursauter, je me retournais vers l'endroit qu'il m'indiquait, cherchant le support sur lequel me reposer. Je découvris au bout de quelques secondes une chaise qui disparaissais presque complétement sous la marée de feuilles. Voyant mon désarois, il se leva à contrecoeur et s'approcha de sa démarche claudicante. Puis d'un revers négligent de la main, il mit la pile envahissante à terre, où elle se noya parmis les autres. Il m'invita à nouveau à m'asseoir, et retourna se loger au milieux de cet océan de paperasse. Je m'exécutais en réfrénant un fou rire, la voix de mama Dona résonnait dans ma tête, se moquant ouvertement de cet homme rabougri, son rire tonitruant manqua me submerger, mais je le contint en masquant cet accès d'hilarité d'une toux discrète. Ayant repris un semblant de sérieux, j'exposais à ce fonctionnaire visiblement ennuyé mon cas. Il m'écouta attentivement, se leva et disparu un instant dans ce déluge. Il en émmergea quelque secondes plus tard, tenant fièrement à la main un formulaire quelquonque. Comme un pêcheur venant d'attraper Moby Dick, il étala soigneuseument sa prise sur le bureau déjà surchargé et la tourna vers moi de façon que je puisse la lire. C'était une demande officielle de recherche de parenté. Je levais un regard interrogatif, et lui réexpliquais gentiment que je venais pour des problèmes d'inhumation. Il regarda à son tour le papier qu'il maintenait contre le meuble, balbutia une excuse et replongea derechef dans ces piles éparse. Cette fois le temps de remontée fut un peu plus long, mais il surgit quand même de la masse, un autre feuillet dans la main. Il y jeta un coup d'oeil, histoire de vérifier que c'était le bon cette fois, puis revint vers l'ilôt de bois, un sourire de satisfaction au coin des lêvres. Comme précedemment il l'étala avec beaucoup de précautions, puis le tourna et me le fit lire. Beaucoup de cases me semblèrent inutiles, mais je jugeait vite que je n'étais pas seule à avoir ce genre de problèmes, et ces cases devaient probablement servir pour d'autres cas. Au bout d'un temps, le fonctionnaire me tendit un stylo, et m'expliqua en gros comment remplir ce papier, ce que je fis immédiatement. Puis, il en détacha un feuillet, me donna l'original, et m'indiqua de sa voix haute pérchée qu'il fallait que j'ailles voir un médecin pour confirmer que j'étais bien enceinte.... euh, pardon, pour confirmer la demande d'inhumation. Je ne pus retenir un petit rire en entendant sa méprise.
-“Merci beaucoup, est-ce qu'il y a autre chose que je devrais savoir?” lui demandais-je, on n'est jamais trop prudent. Il refléchi quelques minutes, puis m'adressa de nouveau sa grimace torve qui se voulait souriante
-“Non madame, pour les formalités administratives repassez par l'accueil, il vous tamponnerons ce papier, prouvant ainsi que ce n'est pas un faux. Si vous voulez, il y a un très bon médecin à quelques rues d'ici, au revoir” dit-il en se levant. Je me levais à mon tour, le saluait, et m'en allais de cet endroit étouffant.
Le médecin ne fut pas difficile à touver, et encore moins à convaincre. Il m'invita cependant à repasser le voir pour fixer une date, le plus tôt possible. Je ressortit dans la rue avec l'impression qu'un poid immense venait de m'être enlevé. Le soleil me parut plus chaud, le ciel plus clair, j'avais l'impression de revivre. Après cette éternité passée entre les murs poussièreux de cette prison infernale, la réponse que je venais d'obtenir sonnait enfin comme la fin de ce long calvaire, j'allais pouvoir enfin honorer mon père. La joie me submergea, je me me tournais presque machinalement vers les montagnes, vers Rudyard. Malgrès la distance je souhaitais lui faire partager mon allégresse, mais en voyant les sommets mon sourrire s'étteint brusquement.
Une trombe se formait sur le duvet impecable des sommets, ses parois grisâtres et menaçantes paraissaient presque lisse, mais je savais qu'il n'en était rien, bien au contraire. Les bords de cette collonne de vent tournaient à des vitesses inimaginable, je vis même comme des grains de poussières s'échapper de sa base. Ce devait être des roches de bonnes tailles vue la distance, et je sentais mon coeur se raccornir. Rudyard! Il était dedans ce souffle tournoyant, bléssé peut-être, mort même. Je manquais fondre en larmes. Rudyard! Il souffre, je le sens... il n'est pas mort mais il a mal, oh! Comme j'aimerais être auprès de lui en ce moment, tenir sa tête dans le creux de mes bras et le bercer doucement comme un enfant. Puis le cyclone se calma et le ciel redevint pur. Je sentais toujours la souffrance de mon aimé. Mes larmes forcèrent le passage, imprégnées de tristesse, de soulagement, de joie et d'autres, elles glissèrent en silence le long de mes joues, allant j'usqu'à saler ma bouche au passage. Elles emportaient avec elles toute la frustration de cet emprisonnement, la joie et le soulagement de savoir Rudyard vivant, la douleur de le savoir blessé. Je me sentis seule, isolée et perdue, mais un rayon de soleil égaré vint frapper mes yeux, calmant mes peurs. Et quand je relevais la tête, les larmes qui sillonaient mes joues ne portaient plus que de la joie.
Le lendemain le médecin me donna une date pour l'inhumation, il m'indiqua même un arbre magnifique au pied duquel les cendres de mon père pourraient reposer à tout jamais, je manquais lui sauter au cou quand il m'appris cette nouvelle. Ma mère fut cependant plus dificille à convaincre, elle aurait vraiment souhaité mettre les cendres de mon père dans notre jardin. Il y poussait un cèdre ancien, au moins centenaire, qui accepterait avec gratitude de veiller sur le descendant de celui qui l'avait planté là. Après quelques discussion je me rangeais à son avis et retournais chercher l'autorisation de mise en terre. L'arbre reçut les restes de mon père le 24 décembre au matin. Au même moment Rudyard atteignait le sommet. Je ne pus m'empêcher de verser une larme quand le prêtre jeta une pelletée de terre, quand sir Hilary mit le drapeau en terre. En y repensant, la concordance de ces évenements me fait sourire, mais à ce moment j'ignorais que le vent qui bruissait dans l'arbre au-dessus de nos tête – rendant un dernier hommage à mon père – gonflait en même temps l'étendard symbole de victoire qui claquait joyeusement sur le sommet enfin conquis.
Je regardais un petit moment cette terre riche fraichement retournée. Curieux comme on peut éprouver des émotions contradictoires à certains moment de sa vie. Mes larmes avaient déjà beaucoup coulé pour l'homme que je venais d'enterrer, et en ce moment je n'éprouvais pas le besoin de pleurer, bien que je ressentisse une immense détresse et une joie encore plus grande. Le soleil brillait gentiment dans l'air doux de cette fin de matinée, et le vent chuchotait des paroles réconfortantes dans l'arbre au dessus de ma tête. L'ombrage moucheté du grand cèdre offrait un havre tranquille à ce carré de terre battue. Je sentis petit à petit la peine s'enfuir, oui! Mon père était heureux de ce lieu. Il me le faisait savoir par cette athmosphère calme. Je souris en me retournant, et je riais presque en franchissant la porte. Les journées suivantes me parurent nettement plus calmes, sereines même. J'avais l'impression qu'un poid immense s'était levé de ma poitrine. Je commençais à préparer mes affaires pour repartir, ma tâche enfin finie. Ma mère pourrait maintenant se reposer un peu. Je m'en voulais un peu de la laisser ici, mais je ne pouvais me résoudre à rester plus longtemps, des affaires me rappelaient à Londres. La tension était partie, et retrouver les habitudes de la vie anglaise n'avait pas que des inconvénients. Je restais tranquille, le bateau ne partais pas avant plusieurs jours, mes affaires ici se soldaient et je me sentais bien.
Un soir pourtant, j'eus un sorte de picotement. Qu'étais-ce? Je sortis, habillée comme d'habitude d'un simple sari, et me dirigeais vers le port. L'air marin piquetait de son sel mes narines sensibles. Un hôtel en bambou s'élevait plus haut dans la rue, je ne sais pas pourquoi mes pas me conduirent là, mais en arrivant devant je levais les yeux vers le haut des marches. Mon coeur fit un bond incroyable, en face de moi, me dévorant du regard, se tenait celui qui m'avait soutenue pendant ces moments sombres, celui qui n'avait pas quité mes pensées, celui qui, par sa simple présence, calmait et réconfortait mon âme tourmentée. Rudyard! D'un coup d'oeil je l'invitais à descendre. Je n'eus pas besoin de le lui demander deux fois. Nous passâme la soirée à discuter attablé au bar de l'hôtel. Et même la nuit puisque le soleil jeune nous oréola brusquement. Je regardais encore ce jeune homme, il semblait vouloir dire quelque chose, je l'encourageais du regard. Il rougis un peu et m'annonça qu'il repartait pour Londres le lendemain. Son expression de détresse en disait plus qu'un discours. Je ris en lui répondant que je prenais le même bateau et prenais sa main entre les miennes pour le consoler. C'était notre premier contact depuis bien longtemps, c'était très agréable. Nous restâmes un moment ainsi, immobiles, les yeux dans les yeux. Puis nous nous séparâmes pour charger nos affaires respectives en nous jurant de nous retrouver sur le navire.
La travérsée fut étonnament courte. Un soir, la veille de notre arrivée, je discutais accoudée au bastingage avec l'homme de ma vie... du moins l'espérais-je. Quand il me pris la main et me dit d'une voix lointaine :
-“Demain nous arrivons à Londres”. Je lui répondit, chaleureusement:
-“Oui, ce fut trés agréable”. Il se tourna vers moi, les yeux emplis de feu
-“Pourquoi nous séparer alors?”. Et sous la lune qui nimbait les flots il me fit sa demande
-“ô reine de la nuit, au parfum ennivrant, tu m'a volé mon coeur et je ne peux vivre sans. Loin de tes yeux magnifiques je dépéris comme un arbre sans eau. Ta voix aux accents chantants est comme une source dans le désert et si le mot splendide n'existais pas il aurait fallu l'inventer pour toi. Voleuse d'âme, ensorceuleuse enchanteresse , tu m'as pris dans tes filets, entortillé par ton charme je me noie dans le bonheur de t'admirer, daigneras-tu gouter en ma compagnie aux saveurs de la vie à deux?”
-“Il suffisait de demander” lui dis-je en déposant un baiser léger sur son front. Je crus qu'il allait passais par dessus bord à sauter comme ça.
Les bans furent publier peu de temps après. Le mariage fut célébré en Mars. La cérémonie regroupa beaucoup de monde, l'organisation n'avait pas été de tout repos.
Mais aujourd'hui je suis au bras de Sir Hilary, arborant une robe à ailettes immaculée. Un voile de fine gaze me tombe sur le visage, je sens la chaleur qui envahit mes joues. La robe s'ouvre aprés les épaules, découvrant la gorge et laissant le dos complétement nu, puis elle moutonne sur le ventre et les hanches, s'éparpillant en voilettes aériennes au niveau des cuisses, descendant en cotonnade souple jusqu'aux pieds anséré dans des escarpins assortis. Deux petites filles tiennent un voile immense tandis qu'un autre sème des pétales de rose sur le chemin. La musique résonne dans la nef. Mon fiancé se tient bien droit, un rien crispé devant l'autel. Je retiens un sourire en voyant sa réaction. Lentement, au rythme de la musique, j'avance doucement. Et quand la marche atteint son appogée je monte sur l'autel au côté de mon futur.
Des nuages avançaient sur le parc où nous finissions de prendre le thé, gros et prêt à accoucher, ils menaçaient sérieusement cette fin de journée qui m'avait accordée la main de mon aimée. Je l'attrapais donc vigoureusement et l'emmenais à l'abri, chez nous.
La neige tombe mollement, les dames blanches m'accueilleraient-elles en leur sein? Rudyard me regarde, je sens son amour parcourir mon corp. Je me retourne et lui souris. La vie ne fait que commencer... alors je retourne m'allonger à son côté et entreprends de le dévorer de baisers, qu'il me rend bien. Oui! Nous avons vraiment toute la vie devant nous!

Fin

N.B. : Tous les personnages, les histoires, ou les paysages de ce récit sont purement fictifs. Toute ressemblance avec des personnes, des aventures, ou des lieux ayant réelement existé n'est sans doute pas le seul fait du hasard
Proposé par : Snakeloup
 
 
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