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Le Kleptomane d'après Loris et Gilles
NouvelleLe premier cadeau de fin d'annèe est l'oeuvre de Loris & Gilles, qui nous avaient ouvert le "bal des nouvelles" de façon magistrale avec "L'Esprit", donnant par cette occasion l'envie d'écrire à beaucoup d'entre vous.

N'hésitez pas à télécharger les nouvelles ICI, afin d'avoir un plus grand confort de lecture mais aussi d'en débattre sur le forum dans la rubrique dédiée.

Bonne lecture.

LE KLEPTOMANE

Une nouvelle de Gilles et Loris



Les boutons de manchette volaient aux rythmes des propos du maire. De forme ronde, d’un bleu profond et cerclés d’or, leur sobriété n’avait d’égale que leur beauté. Richard les convoitait, hypnotisé par leur danse aérienne. Soudain, les bras du maire s’abattirent sur son bureau en poirier. Richard sortit de sa torpeur.
- Il faut mettre en avant les travaux entrepris qui nous ont permis d’enrayer les embouteillages dans notre ville, ainsi que les économies réalisées tout au long de notre mandat. Enfin, débrouillez-vous Richard ! C’est votre métier, non ?
Le front dégarni du premier magistrat de la ville transpirait à grosses gouttes et une traînée de bave blanche s’était figée au coin de ses lèvres.
- Ne vous en faites pas ! Le prochain numéro de Vivre ici fera frémir l’opposition. Nous les aurons ces démagos ! Dés demain, j’envisage, avec l’équipe des photographes de réaliser une série de portraits de vous. Ensuite, nous rédigerons ensemble l’éditorial. Je l’imagine éloquent mais pas agressif. Il doit donner une impression de tranquillité, d’ordre et de sérénité. Laissons aux rats le plaisir de la critique. Nous, nous construisons notre ville de demain.
Le Conseiller à la Communication savait comment prendre cet homme aux hautes fonctions. L’éducation bourgeoise du maire lui interdisait tout haussement de ton mais il aimait entendre ses collaborateurs le défendre avec hargne. Et par-dessus tout, il aimait les séances de photos.
- Voilà qui me plait mon cher Richard. Ne sous-estimons jamais nos ennemis. Soyons prêts à défendre notre beef steak.
Le maire s’était levé en défaisant sa veste grise et l’avait mise sur le dossier de son fauteuil en cuir. Il dégrafa ses boutons de manchettes d’un geste nerveux, les posa prés de son bloc Rhodia et remonta les manches de sa chemise. Ce geste anodin attira l’attention de Richard. Il ne voyait plus que ça. Il les désirait plus que toute autre chose.
- Richard, je vous parle, fit le maire étonné par l’absence de son conseiller.
- Pardonnez-moi, je songeais à votre campagne.
- Oui, bon…Que dois-je porter demain pour les photos ?
- Soyez sobre, un ensemble noir et une cravate grise feront l’affaire. Ne faisons pas la même erreur que l’année dernière.
Richard pointa de l’index un portrait accroché au mur.
- Regardez, vous aviez mis un costume à fines rayures.
Tandis que les regards convergeaient vers le cadre, il se saisit des boutons de manchette à la manière d’un joueur d’osselets, puis il reprit son explication :
- Cela vous a valu le surnom d’ « Al Caponne » !
Il glissa les boutons au fond de sa poche. Dans ces moments là, ses glandes médullo-surrénale s’activaient et accéléraient son rythme cardiaque. Richard Kholer scrutait le regard du maire en lui parlant de sa campagne. Les mots arrivaient tout seul. Il employait ces phrases creuses des responsables de communication.
Allait-il s’apercevoir la disparition de ses boutons ?
Le maire se rassit. Il balaya du regard la surface du bureau. Les propos de son collaborateur ne l’intéressaient plus. Sans s’interrompre, Richard continuait son monologue stérile. L’élu le fit taire en levant une main autoritaire.
- Vous n’auriez pas vu mes boutons de manchette ? Je les ai posés sur mon sous-main il y a un instant.
Le maire retournait tout ce qui traînait sur son bureau.
- Hé bien ! Ne restez pas ainsi à ne rien faire. Aidez-moi, ils ont dû tomber quelque part.
Tous se mirent alors à chercher les boutons. Les plus fayots proposèrent même de lui en offrir une nouvelle paire. Mais le maire n’avait que faire de leur cadeau. Ces boutons lui avaient été offerts par sa femme pour la saint Valentin. Accroupi sous le bureau, Richard déployait beaucoup de zèle à fouiller la moquette. Il se revoyait enfant, lorsqu’il lui arrivait de chiper un objet à son maître et que toute la classe se mettait à le chercher. Cela occasionnait une belle pagaille qui le réjouissait. L’instituteur perdait de sa superbe et pendant quelques minutes devenait un pauvre type à quatre pattes sur le plancher, dépassé par la magie et la rapidité de l’un de ses meilleurs élèves.
Après une demi-heure de vaines recherches, le maire demanda à tout le monde de le laisser seul. Epuisé par cette réunion il s’écroula dans son fauteuil en cuir, l’esprit perturbé et les yeux rasant la moquette.
Ha, que la vie était belle les jours où Richard parvenait à dérober un objet, sous les yeux de son propriétaire ! Tous ses soucis, y comprit ceux liés à son obésité, disparaissaient. Il ne marchait plus, il flottait ! Tout devenait possible.

Ce soir-là, en rentrant chez lui, les femmes qu’il croisait semblaient toutes lui sourire. Au bar tabac, il vola un Malabar alors que la caissière avait le dos tourné. Plus tard, il rejoint son domicile. L’air joyeux, il entra dans la cuisine où sa femme préparait le repas du soir. Il l’embrassa et descendit à la cave. A l’abri des regards indiscrets, il ouvrit le cadenas d’une vielle armoire en bois, au fond de la pièce. C’est là qu’il cachait tous ses trésors. Une véritable droguerie (comme celles que Gilles et Loris affectionnaient, surtout pour leurs odeurs, dans leur belle jeunesse) ! On y trouvait, pêle-mêle, tout ce qui peut se dissimuler dans une poche. Des cigares, des stylos de valeur mais aussi des bics, des briquets de toutes sortes, deux culottes de femmes, des bâtons de rouge à lèvres, des appareils photos… Le monde des petits objets vivait ici. La dernière étagère, celle du haut, était vitrée et équipée d’un court néon de bibliothèque. Richard bascula l’interrupteur et une douce lumière éclaira les objets qui avaient le plus de valeur pour lui. Tous étaient accompagnés d’une petite étiquette sur laquelle le nom de l’ancien propriétaire apparaissait. Les objets étaient disposés en demi-cercle dont le centre, surélevé par une petite boite d’allumettes, accueillait le joyaux de sa collection : une épingle de cravate ornée d’une perle grise subtilisée à Valéry Giscard d’Estaing lors d’un meeting électoral. Soigneusement, il inscrivit sur une étiquette le nom du maire et déposa les boutons de manchettes sur l’étagère vitrée. Dans quelques semaines il reviendrait les chercher pour les porter le jour des élections. Il prendrait un plaisir malsain à entendre le maire s’exclamer : « Tiens ! J’avais les mêmes ». Il les lui offrirait peut-être, en cas de victoire.
Le lendemain, Richard appela le service photo-vidéo de la mairie :
- Marc Abeul on line.
- Bonjour Marco, c’est Richard.
- Haooo, Wiccheurd ! Comment vas-tiou, fit le cameraman avec un fort accent américain.
Marc Abel était le chef du service image de la mairie de Toulon. Il excellait, tant pour le montage que pour la prise de vue. Estimé de ses collègues, il jouissait d’une petite réputation depuis qu’il avait sauvé la vie du maire. L’anecdote remontait à deux ans. Lors d’une inauguration, un SDF s’était rué sur l’élu avec un couteau de boucher. S’interposant, Marc Abel l’avait assommé avec sa camera.
Pour une raison inconnue, ce fonctionnaire adorait répondre au téléphone en imitant John Wayne.
- Je t’appelle pour organiser une séance de photo.
- Qui est l’heureux élu, demanda Marc Abel en reprenant sa voix normale.
- Il s’agit du maire.
- OK ! Quelle est sa disponibilité ?
- Bof…Donne-moi plutôt la votre, j’organiserai ses rendez-vous en fonction.
- Un tournage prévu pour mardi matin a été annulé. Si vous voulez, on peut faire ça à ce moment là.
- Très bien. Puisque tu es là, je vais en profiter pour passer. On se mettra d’accord sur les détails.
- Je t’attends.
Richard enfila son duffle-coat et retrouva Marc Abel. Le service photo-vidéo se trouvait au troisième étage d’un bâtiment annexe situé sur le port de Toulon. Le cliquetis des bateaux berçait ses occupants et l’air aux effluves d’iode et de gaz oil caressait les terrasses des bars alentours.
Richard aimait se rendre « chez les photographes ». Cet endroit fourmillait de trésors potentiels. Il y avait déjà dérobé une loupe, une pellicule pour appareil moyen format, un petit carré d’encre de chine destiné à retoucher les négatifs ainsi qu’un un objectif grand angle. Pénétrant dans la salle de visionnage, il salua Marco et Laurent Perrier, le responsable photo. Les deux personnages contrastaient. Le cadreur était un homme de taille modeste, dynamique, sportif avec un crâne rasé. Il dirigeait le service depuis le suicide du précédent directeur, Gérard Nièce. Plutôt fort et robuste, le photographe portait un bouc et ses cheveux étaient coupés en brosse. Le col de sa chemise était relevé, un peu comme Elvis. Il se tenait bien droit, calé dans ses bottes chiliennes aux talons biseautés mais, curieusement, il n’avait rien d’un rocker.
- J’aimerais jeter un œil sur les différents portraits réalisés ces six dernières années, demanda Richard.
L’imposant photographe ouvrit un meuble de rangement compartimenté en différents niveaux. Chacun correspondait à un thème différent.
- Centre ville travaux, centre ville site, centre ville animation, fêtes et cérémonies, élus en situation…Ha ! Nous y sommes : élus portraits.
Avec beaucoup d’application, l’homme sortit plusieurs feuilles de papiers transparents dans lesquelles étaient archivées des pellicules découpées. Il fit glisser une bande de négatifs et la posa sur le négatoscope.
- Bon alors là, vous avez le maire au soir de son élection, il y a six ans. Ces portraits ont été réalisés sur le vif. La qualité n’est pas géniale mais l’expression est intéressante.
La voix du photographe avait des intonations nasillardes, ce qui lui valait d’être l’objet d’imitations plus ou moins réussies de la part de ses collègues et surtout de la part de John Wayne.
Laurent Perrier sortit un nombre considérable de négatifs en détaillant, pour chaque prise de vue, son origine et ses circonstances. Richard scrutait du regard les moindres recoins des bureaux et des étagères. Il y avait devant lui un plan de travail en Formica blanc. Des bobines de films, un cutter, un dictionnaire, des tampons, des craies, des trombones, des élastiques, des photos et un nombre considérable de petits objets s’entassaient dans un fouillis poétique. Des bidons vides de révélateur et de fixateur faisaient office, grâce au talent de Laurent, de boites de rangement ou poubelles. Prés du papier Ilford, Richard remarqua une paire de ciseaux anti magnétiques. Il s’en empara sans aucun mal, tant le photographe était occupé à dénicher les meilleurs de ses clichés.
- Celles-ci, dit Richard. J’aimerais que vous réalisiez une nouvelle série, un peu dans cet esprit.
- Oh ! Ce sont mes préférées, répondit Laurent Perrier, ému.

Dans sa voiture, Richard contemplait ses ciseaux comme un enfant découvrirait la surprise de son œuf Kinder. La sonnerie de son portable retentit. Il lut le nom qui s’affichait sur son écran, puis il répondit :
- Oui, ma chérie !
- Richard, pense à poster la déclaration d’impôt, c’est le dernier jour aujourd’hui.
- Ne t’inquiète pas, c’est fait ! A ce soir.
En jetant un coup d’œil dans son rétroviseur, il aperçut un motard qui le suivait et lui faisait signe de s’arrêter. Il se rangea sur le bas coté de la route.
- Bonjour monsieur, Gendarmerie nationale.
L’homme était un véritable colosse. Il devait mesurer plus de deux mètres. Après avoir salué Richard, il ôta son casque et ses Ray Ban, style aviateur.
- Vous savez que c’est interdit de téléphoner en conduisant ?
- Oui, monsieur. Mon téléphone n’était pas éteint, il s’est mit à sonner et par réflexes, j’ai répondu.
Tandis que Richard s’expliquait avec le géant, son collègue inspectait l’arrière du véhicule.
- Vos pneus ! Ils sont lisses à l’arrière.
Surpris, Richard descendit de son 4X4 Cherokee pour constater par lui-même. Il remarqua un porte-clés original attaché à la clé de contact de la BMW du motard. L’objet représentait un petit gendarme en latex.
- Effectivement, mes pneus sont élimés, je les ai pourtant changés, il y a six mois.
- Vous avez les papiers du véhicule ?
- Oui, bien sur ! Ils sont dans la boite à gants.
Il présenta les documents au fonctionnaire tandis que son collègue, accroupi, scrutait les moindres détails de l’arrière du véhicule. Profitant de l’aubaine, Richard s’empara du porte-clés qu’il glissa prestement dans sa poche.
- Tout m’a l’air en règle, je vais néanmoins vous dresser un procès verbal car vous avez commis deux infractions au Code de la route.
- Je ne le conteste pas, répondit Richard sachant qu’il n’aurait aucun mal à faire sauter son amende.
Après lui avoir remis sa contredanse, le gendarme le salua en lui recommandant une dernière fois d’être prudent. Penaud, Richard remonta dans sa voiture. Il repartit lentement en se délectant du spectacle dans le rétroviseur.

En franchissant la porte de sa maison, une douce odeur d’oignons revenant dans l’huile d’olive caressa les narines de Richard. Sa femme – Rénate – était aux fourneaux. Elle portait une blouse bleue et ses cheveux étaient relevés en un chignon savamment soutenu par un crayon. Richard l’embrassa et descendit remplir son armoire secrète de la récolte du jour.
Lorsqu’il remonta, Rénate avait disparu. Il se versa un grand verre de Minana, respectant scrupuleusement l’ordre des différents éléments : l’anisette, puis l’eau et enfin les glaçons. Il se remplit un bol de pistaches et s’avachit dans le canapé en regardant les actualités régionales. Un bruit de talons aiguilles sortit son esprit de l’écran bleuté. Il tourna sa tête bovine et vit sa femme vêtue d’une longue robe noire moulante. Son décolleté laissait s’échapper à moitié deux seins compressés l’un contre l’autre. En une seconde il comprit le sens de cette mise en scène : la robe, le dîner qui mijotait ; c’était leur anniversaire de mariage. D’un bond il se redressa. La chemise ouverte sur son ventre bedonnant et clairsemé de poils lui fit honte.
- Avoue que tu croyais que j’avais oublié, lança-t-il d’une voie joviale.
- Ben… Heu… Tu y as pensé ?
Le torse bombé, Richard se dirigea vers elle.
- Comment pourrais-je oublier une telle date ?
Passant prés d’elle, il lui claqua la fesse et disparut dans un rire sonore. Réconfortée, Rénate se remit au travail dans la cuisine. Richard en profita pour descendre sur la pointe des pieds jusqu’à la cave. Il ouvrit son armoire et farfouilla un petit moment avant de ressortir une jolie montre chromée. Depuis longtemps, il usait de sa collection pour les occasions oubliées. Tout était organisé à cette fin. Dans une boite en carton se trouvaient les ciseaux, le papier cadeau, le scotch et les rubans de couleurs. Très vite il confectionna un emballage et remonta, sans bruit, prendre sa douche. En passant, il vit Rénate qui remuait ses fesses au rythme d'une chanson cubaine.
Une demi-heure plus tard, il fit enfin son apparition. Les cheveux parfaitement coiffés, apprêté dans un costume sombre et portant une chemise blanche, ouverte sur un poitrail velu. L’ambiance était celle des grands soirs. Des dizaines de bougies éclairaient le salon et une odeur d’encens parfumé à la fraise flottait dans les airs. Sur la table basse, face au canapé, trônait un bougeoir à quatre branches illuminant deux coupes de champagnes. D’infimes bulles remontaient à la surface et des toasts au foie gras garnissaient un petit plateau d’argent. Richard s’approcha en esquissant quelques pas de danse. Il pivota sur un pied et se retrouva dos au canapé dans lequel il se laissa tomber mollement. Le début de soirée fut réellement parfait. La discussion était aussi fluide que le vin pétillant. Après ce long apéritif, Rénate demanda à son mari une cigarette.
- Je n’en ai pas ici, mais il y a paquet neuf dans la voiture. Tu ne veux pas aller le chercher, ma chérie ?
Gentiment elle se leva, prit les clefs du véhicule et se dirigea, d’un pas mal assuré, vers le jardin. Lorsqu’elle réapparut, le paquet de cigarette dans une main et une enveloppe dans l’autre, elle ne titubait plus du tout. D’un pas décidé elle s’avança vers lui. Il reprenait de sa voie nasillarde le refrain de Imagine de John Lennon, claquant la mesure avec ses doigts. Cet état de grâce fut interrompu par une gifle magistrale que Rénate lui assena avec l’enveloppe qu’elle tenait en main. Richard hurla de stupeur et s’étouffa. Il se leva d’un bond en suffoquant.
- T’es folle ou quoi ? Tu as failli me tuer.
- C’est quoi ça, demanda Rénate en exhibant l’enveloppe.
Ahuri, Richard parvint à lire le mot « impôts ».
- C’est pour ça que tu fais ce scandale ?
- Tu m’as dit que tu l’avais postée. Une fois de plus tu m’as menti. T’es qu’un connard !
Sur ce, elle tourna ses talons et partit se coucher. Richard resta seul toute la soirée. Il commença par finir la bouteille de champagne, puis il s’attaqua au whisky. Vers deux du matin, fin saoul, il monta péniblement se coucher prés de sa femme.
De nature rancunière, il chercha comment se venger. Allongé de côté, son coude droit lui servant d’appui, il observait Rénate dans son sommeil. L’idée lui vint en voyant ses boucles d’oreilles, héritées de sa chère grand-mère. Tout doucement, il glissa son index et son pouce sous le lobe et, de l’autre main, il attrapa le brillant. Avec une extrême lenteur il fit coulisser l’attache le long de la tige d’argent. En une minute, le diamant était dans le creux de sa main. Lorsqu’il se redressa, une crampe au mollet le saisit. La douleur fut si vive que ses coudes glissèrent et il tomba de tout son poids sur Rénate. La malheureuse hurla de surprise. Malgré la douleur, Richard eut un réflexe qui le sauva. Il se redressa, les bras tendus à l’horizontale et mima un somnambule. Il tourna sur lui-même à petit pas répétant toujours la même phrase : pardon d’avoir oublié la lettre.
Ayant recouvré ses esprits, Rénate prit ce gros nounours en pitié et le recoucha avec tendresse. Richard s’endormit en serrant dans son poing la boucle d’oreille préférée de sa femme. Demain, elle rejoindrait l’étagère du haut.

- Bonjour Monsieur Kholer, voici le courrier. Je vous rappelle que vous avez rendez-vous à 10h30 avec Monsieur Garcia.
- Garcia, Garcia …
- C’est au sujet du jumelage avec la ville espagnole de Badajoz.
- Ah oui, je l’avais complètement oublié. Je vais potasser le dossier. Merci beaucoup mademoiselle.
Pendant plus de deux heures, le chargé de communication examina les documents que sa secrétaire lui avait remis. Son talent prononcé pour le jeu d’échecs était la confirmation éloquente de ses prédispositions en matière de logique et de mémorisation photographique. Il lui suffisait de parcourir une seule fois un dossier, sans aucune prise de note, pour synthétiser et intégrer les données fondamentales de toute problématique.
Son bureau se distinguait par son aménagement. Les murs étaient recouverts d’un papier peint vert émeraude. Un lustre en verre qui ne fonctionnait pas pendait au plafond. Les stores étaient toujours baissés. Lorsqu’on lui demandait pourquoi il se complaisait dans cette semi-obscurité, Richard répondait invariablement : Je passe le plus clair de mon temps à l’obscurcir car la lumière du jour me fait mal aux yeux. Il prétendait être l’auteur de cet aphorisme mais personne n’était dupe.
Ayant besoin de renseignements supplémentaires, il ouvrit la porte de son bureau pour appeler sa secrétaire. Hélas Josy était partie faire des photocopies. La sachant éloignée, il entreprit de fouiller ses tiroirs. Des bonbons Stoptou s’amassaient entres règles et trombones. Dans une trousse transparente, une petite souris blanche côtoyait des pastilles de Spasfon.
Finalement, il remarqua sur son bureau un joli bâton de rouge à lèvres Channel. Le tube en écaille s’imposa à lui comme une allégorie de la tentation.
Il n’y a pas de hasard, pensa Richard qui décidément avait le sens de la formule. Mais s’emparer de l’objet eut été trop facile. Il attendit donc le retour de sa secrétaire et lui demanda de chercher un numéro de téléphone. Tandis que la pauvrette s’exécutait, il se saisit de l’objet quasiment sous ses yeux. Il joua même avec le capuchon en discutant avec elle. Finalement, il regagna son bureau pour passer son coup de fil.

- Monsieur Garcia est arrivé.
- Très bien, faites-le entrer.
L’Espagnol était âgé d’une quarantaine d’année. C’était une personne élégante et élancée. Il portait un costume en serge noir et le peu de cheveux qui parsemaient son crâne étaient gominés en arrière. Un léger parfum de lavande le précédait.
Quel bel homme, pensa Josy.
- Messié, au nom du maire de Badajoz, yé souis flatté dé vous serrer la main. Notre pétité villé s’enorgueillit de ce jumelage. C’est oune opportunité économique et touristique sans précédent.
Richard écoutait cet homme charmant en jouant avec une petite pièce en or datant de l’époque romaine. Cette relique avait été découverte, avec d’autres objets, lorsque le conseil municipal avait décidé de faire creuser un tunnel sous la ville. Des fouilles avaient alors été entreprises et la totalité des objets trouvés furent photographiés dans les studios du service photo municipal. C’est à cette occasion que Richard s’empara de la pièce. Le responsable du service, Laurent Perrier, avait reçu, à l’époque, un blâme pour l’avoir égarée. Depuis, Richard en avait fait son porte-bonheur. Par provocation, il jouait à la faire rouler entre ses doigts lorsqu’il discutait avec le maire ou avec une personnalité politique de la ville.
Peu après 12 heures, il proposa à son hôte de l’inviter à déjeuner. Sa secrétaire étant en pause, il chercha dans son petit agenda le numéro de téléphone de « La fleur de Jaures », le restaurant gastronomique préféré des élus.
- Allô, Grégoire ? Richard Kholer à l’appareil. J’aimerais réserver une table pour deux personne vers 12h30.
- …
- Très bien, nous arrivons tout de suite.
Richard retourna dans son bureau. L’Espagnol avait rangé tous ses documents dans une petite serviette en cuir, noire. Il l’attendait souriant, en se tenant droit devant son siège. La couleur bleue d’un menton pourtant glabre témoignait de la dureté de sa barbe.
- C’est arrangé, Allons-y.
En, prononçant ces mots, Richard réalisa qu’il n’avait plus en main son fameux sou- fétiche. Il se retourna vers son bureau, en examina rapidement le plateau mais la pièce d’or n’y était pas.
- Pardonnez-moi un instant, dit-il.
Nerveusement, il se mit à ouvrir chaque tiroir, à soulever chaque dossier et à vérifier le contenu de sa corbeille à papier.
- Quelque chose né va pas, messié Kholer ?
- Non… enfin oui ! J’avais une pièce dans la main tout à l’heure.
- Effectivement, oune très jolie pièce mêmé.
- Comment ça très jolie, vous voulez dire qu’elle vous plaisait, fit Richard, à quatre pattes sous son bureau.
- Il sé trouve que yé suis noumismate, il est donc logique qué cé détail ait attiré mon attention’.
…Mais qu’avez-vous à mé régarder dé la sorte ?
Les yeux bleus de Richard lançaient des éclairs à l’Espagnol. Il se releva et desserra son nœud de cravate.
- Rendez-la-moi !
- Yé vous démandé pardon ?
- C’est vous qui l’avez prise. Elle vous plaisait et vous me l’avez dérobée alors que je téléphonais.
- Mais pas dou tout, qu’est-ce que vous racontez ?
- Allez, videz vos poches !
- Mais ça va pas, non ?
- Videz vos pooooooches, hurla Richard en saisissant l’espagnol par le cou.
- Mais lâchez-moi espècé de fou !
Devant la brutalité du conseiller, l’Espagnol, plus fort physiquement, lui assena un violent coup de tête. Richard partit en arrière et fit exploser la vitrine du meuble où étaient exposés des coupes et médailles diverses. Alarmé par le fracas, le maire fit irruption dans la pièce :
- Mais qu’est-ce qui se passe ici ?
- Il sé passé qué vous fériez mieux d’être plous vigilant lorsqué vous récroutez vos collaborateurs, messié.
L’Espagnol, en colère, poussa le magistrat et sortit en marmonnant quelques injures dans sa langue natale.
- Pédé, lança Richard.

Un instant plus tard, la porte s’ouvrit à nouveau. Richard, assis sur le coin de son bureau, la tête en arrière et le nez en sang, lança un regard plein de rage vers le nouveau venu.
- Heu… excusez-moi. Monsieur Kholer ? Nous avions rendez-vous je crois. Je suis venu tout à l’heure mais il n’y avait personne.
Le jeune homme était de type italien, il paraissait sortir de la puberté. De beaux cheveux bouclés caressaient son fin visage. Un long nez, des lèvres charnues et des fesses bombées, voilà comment on aurait pu décrire ce personnage. Portant une chemise blanche, une cravate rouge et un imper beige, il s’approcha timidement dans des effluves de patchouli.
- Je ne sais plus avec qui j’ai rendez-vous aujourd’hui mais si vous le dites ! Comment vous appelez-vous ?
Richard se rassit à son bureau compressant son nez dans un mouchoir taché de sang.
- Loris
- Ha oui, c’est pour la place de photographe ?
- C’est exact. Mais je peux revenir plus tard si vous le désirez…
- Non, ça va aller, asseyez-vous.
Des gouttes de sueurs perlaient le long des tempes de Loris.
- Ca va, jeune homme ? Vous êtes tout pale !
- Non, monsieur Kholer, c’est juste que… La vue du sang…
Loris tomba de tout son poids (à l’époque il ne pesait que 70 kg) sur la moquette épaisse.
- Merde, il est tombé ce con, vite aidez-moi, aidez-moiiii !
En l’espace de quelques secondes le photographe postulant recouvrit ses esprits. Assis, à même le sol, il se confondit en excuses mais devant le visage recouvert de sang séché de Richard, il perdit à nouveau connaissance. Lorsqu’il reprit conscience, Richard lui parlait avec un classeur devant lui pour se cacher.
- Installez-vous, je vais aux toilettes me débarbouiller, je n’en ai pas pour longtemps.
Cinq minutes plus tard Richard revint choir dans son siège pivotant en arborant son sourire lumineux.
- Alors Loris, tu viens pour la place de photographe ?
- Oui, c’est ça. J’ai déjà travaillé avec Claude…
- Non, non, non, je me fous de savoir avec qui tu as bossé. Ce qui compte c’est que j’ai confiance en toi. Je peux te faire confiance ?
- Oui, je crois.
- Tu penses être mal tombé aujourd’hui, pas vrai ?
- Ben… oui ! Il me semble que vous vous disputiez à mon arrivé, non ?
- Peu importe, you are the right man at the right place ! C’est ta chance, tu comprends ?
- Non pas vraiment.
- Avant que tu n’arrives ici, l’espèce d’Espagnol qui m’a foutu ce coup de tête, m’a dérobé mon sous porte-bonheur. Sois dit en passant, s’il n’y avait pas eu le Maire pour me retenir, je l’aurais coupé en deux ! Parce que je suis casque à boulons moi, tu sais !
- Je vois, répondit Loris, sceptique.
- Enfin, là n’est pas le problème. Mon sous fétiche est entre les mains de ce joueur de castagnettes.
- J’en suis réellement désolé mais qu’attendez-vous de moi ?
- Je t’offre une période d’essai, comme détective. Tu dois te débrouiller comme tu veux, mais ce voleur doit être pris en flag. Te sens-tu capable d’une telle mission ?
Loris sentait sa poitrine se gonfler d’orgueil. Depuis toujours il rêvait de marcher sur les traces de Roger Moore dans amicalement votre (malheureusement pour lui, s’il avait dû incarner l’un des personnages de cette merveilleuse série, il eût été forcément Tony Curtis, Roger Moore m’étant réservé, je l’avais dit le premier).
- Monsieur Kholer, vous avait frappé à la bonne porte. Si ce mangeur de paella est votre voleur, je le prendrai la main dans le sac.
- Bien petit, tu me plais. On va la lui faire cracher ma pièce.
- Et comment !
- Bon, alors écoute ! Tu commences dés maintenant. Ne parle à personne de ta mission. Viens avec moi au service photo. Tu choisiras un appareil numérique, et après tu ne lâches plus ce salaud. Je te promets un CDI si tu parviens à le coincer.
- Dans ce cas, je pense que l’on devrait lui tendre un piège.
- Bien vu petit. Je suis déjà fier de toi. Nous avons un repas ce soir avec le maire, les élus, les directeurs de cabinets et bien sur notre kleptomane. J’ai, chez moi, un « Dupont » en or.
Un instant, Richard leva les yeux et, rêveur, se revit dérobant le briquet au Président du Conseil Général.
- Alors voilà ce que nous allons faire : Tout d’abord, je vais m’excuser auprès de Garcia et pour me faire pardonner de l’avoir accusé, je l’inviterai à s’asseoir prés de moi au dîner. Je laisserai traîner le briquet sur la table. Toi, dans l’ombre, tu épieras chacun de ses gestes. Au cours du repas, je m’absenterai. Il profitera de l’occasion, trop lâche pour le voler sous mon nez, comme un vrai pro.
Surexcité, Loris regagna son petit studio de la rue Alézard. Il installa le programme de l’appareil numérique sur son ordinateur, puis il se prépara pour le grand soir. Les cheveux gominés en arrière, vêtu de noir et bardé de son Nikon, il se rendit à la salle des fêtes de la Mairie.
Comme prévu, Garcia se tenait à la droite de Richard. Les excuses de Richard avaient manifestement reçu un accueil favorable de la part de l’Espagnol car les deux compères se comportaient en véritables camarades. Leurs yeux rieurs brillaient de milles feux et leurs coudes devenaient aériens. Chaque phrase prononcée par l’Espagnol se terminait systématiquement par un « t’es pas fier ?» ce qui faisait hurler de rire Richard. Caché au balcon, Loris zoomait sur le briquet d’or posé sur la nappe en papier. Malgré la sympathie éthylique que Richard éprouvait pour son hôte, il n’en oubliait pas son plan et son « sou-fétiche ». Juste avant le dessert, il s’excusa et se retira de la table. Garcia, seul, attendit son retour continuant à boire et à sourire béatement. Inévitablement, il pinça une cigarette entre ses lèvres et l’alluma avec le briquet de Richard. En transe, Loris, mitrailla ce geste. Puis il rangea son appareil et se dirigea vers Garcia.
- Excusez-moi monsieur, je cherche Richard Kholer ?
- Ha yé té reconnais, tou avais rendez-vous cé matin, hein ?
- Oui, c’est exact.
- T’es pas fiiier de ma mémoire ?
- Heu… oui vous êtes physionomiste. Mais savez-vous où est Richard ?
- Il est parti aux toilettes.
- OK, pourriez-vous lui demander de m’attendre, je ne serai pas long.
- C’est entendou ! Yé loui dirai.
Aussitôt Loris couru chez lui. Il alluma son ordinateur et connecta l’appareil numérique. Il imprima trois photos montrant Garcia se saisissant du briquet. Il dévala ensuite les rues de la vielle ville jusqu’à l’hôtel de Ville. Richard avait repris sa place mais ses yeux ne riaient plus, malgré les blagues de l’Espagnol. De loin il aperçut Loris et vint à sa rencontre.
- Alors, mon briquet n’est plus sur la table ! Tu l’as vu quand il l’a volé ce salaud ?
- Oui et voilà les photos. A vous de jouer !
Richard ouvrit la pochette en tremblant.
- Ha le pédé, regarde ! Ce sont ces mains, je reconnais la chevalière.
- Oui et moi j’ai tout vu !
L’air mauvais, Richard se dirigea vers la sono et s’empara du micro.
- Excusez-moi mes amis, un peu de silence. J’ai quelque chose à vous dire.
A peine Garcia vit-il Richard sur l’estrade qu’il se mit à applaudir à tout rompre en lui criant des « tes pas fier ? ».
- Il y a parmi nous un voleur !
Garcia stoppa net ses applaudissements. Il remet ça, pensa-t-il.
- Ce voleur, nous l’avons accueilli à bras ouverts. Il venait nous ouvrir la route de l’amitié vers le sud mais doit-on juger un peuple sur une seule personne ? Je ne le pense pas. Cet homme est un malade, un kleptomane de la pire espèce.
Garcia se leva droit comme un I.
- Le voilà mes amis, le voleur qui ce matin m’a dérobé mon sou fétiche et ce soir mon briquet.
Richard désignait Garcia du doigt.
- Non, monsieur le maire vous ne me ferez pas taire cette fois. Tenez les preuves, regardez ces mains voraces et velues, elles ne laissent aucun doute.
Il brandit les photos à la tablée, outrée. Furieux, Garcia se rua sur Richard et lui administra cette fois un coup de poing dans le nez. Il hurla de sa voie nasillarde, plaquant ses mains sur son visage, enveloppant son nez en sang tandis que Loris se sentait partir à nouveau. Le Maire s’interposa entre les deux hommes.
- Richard, je vous somme de vous calmer. Quant à vous Monsieur Garcia, pouvez-vous vider vos poches sur-le-champ ?
- Yé n’ai rien à cacher. Voilà mes poches. Fouillez-moi si vous voulez, yé n’ai pas son briquet. Yé m’en souis servi pour allumer oune cigarette. Après yé l’ai reposé à sa place.
Pendant que les notables toulonnais essayaient de résoudre l’énigme, Loris partit sans bruit. Il remonta le cours Lafayette, puis les escaliers de son immeuble. Sur l’étagère, faisant office de bibliothèque, il sortit de derrière les albums de Margerin, une vielle boite en métal de Bergamote de Nancy jaune. Il l’ouvrit et déposa, prés du sous fétiche que Richard avait oublié à côté du téléphone de la secrétaire, le briquet en métal doré. Contemplant son butin, il s’assit sur son lit, la guitare à la main, pour jouer pendant des heures des chansons des Beatles.


Le lundi 15 avril 2002
Proposé par : loris
 
 
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