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Clairs-Obscurs d'après Zelda
NouvelleChaque quinzaine vous aurez la possibilité de lire une nouvelle inédite.

Voici donc notre deuxième publication; aujourd'hui Clairs-Obscurs d'après Zelda

Vous pouvez également télécharger cette nouvelle (rubrique téléchargement) afin d'avoir un plus grand confort de lecture mais aussi en débattre sur le forum dans la rubrique dédiée.

Clairs-obscurs


J’ai tout de suite senti qu’il cherchait quelque chose de précis. Je n’avais pas mon pareil pour déchiffrer les codes sociaux ; et chez cet homme, on respirait à plein nez l’avocat new-yorkais pétri de culture française. Il fit le tour de ma petite galerie d’un air nonchalant, mais il avait le regard affûté du connaisseur. Il passa rapidement devant les toiles que je qualifiais moi-même de croûtes et s’arrêta pour contempler la plus belle pièce exposée.

A moi de jouer, à présent. Je resserrai le nœud de ma cravate et approchai de lui discrètement, puis je toussotai pour attirer son attention.


  • Bonjour, Monsieur.

  • Bonjour, répondit-il, d’une voix absente et presque sans accent.

  • J’ai remarqué que vous sembliez apprécier cette toile…

  • Oui, en effet. C’est un Matias, n’est-ce pas ?


Je me frottai les mains. Visiblement, cet Américain était un expert. Matias n’était encore connu que d’un petit cercle d’amateurs. Mon client potentiel devait sûrement s’être documenté avec beaucoup de soin pour être si au fait de l’avant-garde de la peinture française. Je réprimai un sourire carnassier et repris :


  • Oui, Matias lui-même m’a confié cette toile. Nous sommes de vieux amis, lui et moi, et je l’ai un peu aidé lorsqu’il cherchait à diffuser son œuvre.

  • Je vois, dit l’Américain, absorbé dans sa contemplation. Il se tourna soudain vers moi et me fixa de ses yeux perçants. Ses cheveux très blonds formaient une couronne dorée autour de sa tête et lui donnaient un air enfantin, mais au vu des rides qui sillonnaient son visage, je lui donnai une petite cinquantaine.


  • C’est une belle pièce, ajouta-t-il. Je pense que Matias a encore beaucoup à apprendre, mais la naïveté idéaliste de son coup de pinceau ne me déplaît pas.


Avant que j’ai pu ajouter quoi que ce soit, il demanda :

  • Vous en avez d’autres ?

Je réfléchis un moment. J’avais pensé garder pour moi la toile de Matias que j’avais entreposée dans l’arrière-boutique, mais après tout, il était de mon devoir de promouvoir les jeunes talents en faisant circuler leur œuvre. Je n’étais qu’un passeur sur le marché de l’art. Et, qui plus est, l’Américain avait l’air prêt à investir beaucoup.

  • Bien, suivez-moi, mais surtout, ne touchez à rien..


Je le fis entrer dans l’entrepôt qui sentait le bois et le vernis frais. Le Matias était accroché sur toute la largeur du mur du fond. Il s’étalait telle une frise d’une hauteur minuscule. Un néophyte n’y aurait vu que des petits cubes noirs se détachant sur une plage bleue ; moi, j’y admirais l’œuvre néo-romantique d’un artiste qui allait devenir l’un des peintres les plus doués de sa génération.


  • Qu’en pensez-vous, Monsieur… Monsieur ?

  • Simon Cyren. J’aime beaucoup, bien plus que l’autre. Je comprends que vous ayez du mal à vous séparer de celui-ci, ajouta-t-il avec un sourire furtif.


Je lui rendis son sourire. C’était le moment d’attaquer, il se sentait en confiance.

  • Monsieur Cyren, un conseil. Cette toile est l’œuvre du plus inspiré des peintres français du moment, voire de tous les peintres européens. Pour tout vous dire, comme vous l’avez deviné, je ne comptais pas la vendre. Mais vous le savez sans doute, la peinture française n’est plus guère cotée de nos jours.

  • Les variations de la mode ont peu d’intérêt pour moi. Je me suis toujours approvisionné chez les Européens et ce n’est pas maintenant que je vais modifier mes habitudes. Je n’arrive pas à m’intéresser au marché asiatique…


Je ne le suivais plus sur ce terrain ; personnellement, j’admirais beaucoup les artistes confirmés originaires du Japon, mais je comprenais ce qu’il voulait dire. Je hochai la tête et pressai doucement son épaule pour le faire sortir de l’entrepôt. Mais il ne semblait pas vouloir avancer. Ses yeux restaient fixés sur les murs, aux aguets, comme s’il reniflait la bonne affaire.

  • Voudriez-vous me laisser seul avec ce tableau, s’il vous plaît ?


Dans le milieu de la vente d’objets d’art, il faut être habitué à des requêtes autrement plus surprenantes. Je ne pouvais pas lui refuser ce plaisir, semblable à celui d’un violoniste sur le point d’étrenner un nouvel archet à l’abri des regards, et de plus Cyren semblait être très décidé à l’acheter. Ma crainte n’en était que d’autant plus ridicule. Pourtant, je ne pus m’empêcher d’ajouter à nouveau :

  • Je vous en prie, ne touchez à rien.

  • Ne vous en faites pas, Monsieur…


Je refermai la porte derrière moi et le laissai face à la fresque de Matias. En rentrant dans la boutique je tombai sur mon adjoint, Yvan, qui me regarda avec un grand sourire.

  • C’est du gros poisson celui-là, n’est-ce pas Monsieur Goriaux ?

  • Taisez-vous, il pourrait vous entendre ! répondis-je en lui rendant son sourire.

  • Vous l’avez laissé seul ? Si vous voulez, je vais lui parler pour les détails de la transaction.

  • Non, Yvan, je vous ai déjà dit cent fois que j’étais le seul maître de cet entrepôt. J’apprécie votre zèle, mais sachez rester à votre place.


Il resta interdit. Je m’aperçus que j’avais haussé la voix plus que nécessaire. Mais après tout, j’étais le seul maître à bord dans ma galerie, et je tenais à ce que Yvan en prenne conscience. Il avait déjà tenté plusieurs fois de pénétrer dans l’arrière-boutique, comme s’il soupçonnait que j’y cachais quelque chose. A cette pensée, je sentis la sueur couler le long de ma colonne vertébrale.


L’air faussement détendu, je vins m’enquérir discrètement de la décision de mon acheteur potentiel. Il semblait encore très absorbé dans sa contemplation. Il se retourna et me regarda sans sourire. Il n’adressa plus un regard à ce tableau. Il savait sans doute qu’il était incroyablement coûteux. Je fus donc abasourdi de l’entendre me dire : « Monsieur Goriaux, je veux ce tableau ».


Je laissai Yvan s’occuper des formalités d’usage… Je n’avais encore jamais vu un parfait inconnu visiter ma galerie et en repartir le jour même en ayant acheté la plus belle pièce, tout cela en quelques minutes. Je finis par inviter Cyren à un dîner en ville. Cet homme m’était sympathique, et non prétentieux comme la plupart des grands bourgeois que je fréquentais d’ordinaire.

Il accepta volontiers, et le soir même nous nous retrouvâmes sous le portique de mon restaurant préféré.


Tandis que nous nous frayions un chemin dans la semi-obscurité, éclairés seulement par les bougies des tables voisines, je me sentais de plus en plus détendu. La pénombre reposait mes yeux fatigués. Nous prîmes place dans un coin tranquille, à ma table, et après avoir commandé le vin je sentis qu’il était temps de briser la glace. Mais mon hôte m’avait devancé et entama la conversation :

  • C’est un très bel endroit…

  • Oui… Je n’y étais pas retourné depuis mon divorce.


Je me maudis de cette brusque impudeur. Trop de secrets m’emplissaient, et l’effort constant que je devais faire pour les taire me poussait à révéler d’autres pans de ma vie privée. Mais Cyren ne semblait aucunement gêné par mes confidences. Il était assis en face de moi, élégant dans son costume gris, les cheveux séparés par une raie confuse. Je voyais dans ses yeux la lueur blonde des bougies.


Il ne dit presque rien pendant tout le repas, se contentant de sourire et de hocher la tête. Ou peut-être parla-t-il, mais je ne m’en souviens guère. J’étais déjà parti trop loin dans les confidences, et je ne pouvais plus m’arrêter.

Etait-ce parce que l’homme s’était effacé depuis trop longtemps derrière le directeur de galerie impassible et professionnel, était-ce parce que je n’avais jamais ressenti aussi profondément que ce soir mon immense solitude, était-ce parce que le regard de mon client me rappelait l’expression bienveillante de mon père avant qu’il ne décède… Je ne saurais le dire. Toujours est-il qu’il me laissa parler de ma femme, de la mort de mon père, et m’écouta sans mot dire. Quand je m’arrêtai pour me désaltérer, la gorge sèche à cause de ces abondantes confessions, il me posa une question, sans se départir de son sourire doux et consolateur :

  • Vous avez des enfants, Monsieur Goriaux ?


Il avait touché le cœur de mon angoisse en prononçant ces quelques mots. Je ne m’explique toujours pas pourquoi il m’interrogea précisément à ce sujet, et pas à un autre. Je n’avais jamais prononcé le nom de Catherine dans mon monologue, j’en étais certain. Simon avait deviné, tout simplement. Si le Christ a vraiment existé, il devait avoir le sourire de cet homme.


Comme toujours lorsque je pensais à Catherine, les larmes me montèrent aux yeux. Je n’arrivais pas à m’en empêcher. Mais après tant d’années, j’avais acquis une certaine pratique de dissimulation. Personne ne remarquait mon trouble, et Simon, malgré son apparente finesse, ne sembla pas le déceler non plus.


  • J’avais une fille… Catherine. Elle est partie il y a six ans. Elle avait vingt-trois ans, elle est décédée dans un incendie criminel.


Auparavant, je haïssais ces tics de langage qui contournaient le verbe mourir à dessein. Mais je devais reconnaître qu’ils m’étaient plutôt utiles pour cacher ma tristesse.


  • C’est à la suite de cet événement que nous nous sommes séparés, Ella et moi.

  • Vous avez beaucoup souffert…

Je ne répondis rien.

  • Que s’est-il passé exactement ? Quelqu’un en voulait à votre fille ? reprit-il.

  • Vous êtes bien curieux…

  • C’est vrai, excusez-moi, dit-il avec une expression de sincère repentir.

  • Je suppose qu’en un sens, ça me soulage de parler de tout ça… Même avec un complet étranger. Voyez-vous, cela fait si longtemps que je cherche quelqu’un à qui confier ma peine… Je sais que vous n’étiez pas venu dîner ce soir pour entendre ma triste vie, mais je me sens tellement en confiance avec vous, Simon !

  • Racontez-moi votre histoire.

  • Je ne peux plus la raconter… Et c’est un fardeau dangereux… Etes-vous certain de vraiment vouloir la connaître ?


Il me sourit à nouveau, hocha la tête en guise d’affirmation. Il avait ouvert son col, et je voyais un minuscule pendentif en forme de croix autour de son cou. Pour autant je ne le prenais pas pour une sorte de Scout qui ferait sa BA (ce qui constituait pour moi l’image même du chrétien).

  • Une seule personne peut vous raconter le pourquoi de cet incendie, Simon. Suivez-moi.

Je réglai l’addition en vitesse sans tenir compte de ses protestations .


Il faisait nuit noire quand nous regagnâmes la galerie. J’avais les clés de l’entrepôt. Arrivé là, je tirai d’un vieux meuble la lettre que j’avais toujours conservée, que j’avais lu tant de fois pour tenter de comprendre pourquoi ce cerveau malade m’avait enlevé Catherine. Je remis les feuilles jaunies et cornées à mon ami Simon. Il les prit et tira de sa poche une paire de lunettes à monture argentée.



La lettre était rédigée dans un style maladroit et comportait plusieurs ratures. Voici ce qu’elle disait :




Centre psychiatrique Maupassant, le 25 janvier



Monsieur Goriaux,


Je vous écris au sujet de votre fille Catherine. Les docteurs disent que je dois vous demander pardon et je pense qu’ils ont raison, en un sens. L’écriture, ça n’a jamais été mon fort alors je vais essayer de vous expliquer les choses le plus clairement possible.


La première fois que j’ai vu Catherine c’était à un concert quelconque, je ne me rappelle plus très bien. Elle avait l’air si absorbée dans la musique que je lui ai demandé si ça allait. Elle n’a rien répondu, elle semblait ne pas m’entendre. Quand le concert s’est terminé, je lui ai parlé à nouveau, parce que son mutisme m’intriguait beaucoup. Alors elle m’a répondu avec enthousiasme et j’ai remarqué qu’elle était très belle. Elle souriait tout le temps, et puis elle avait de si beaux cheveux… C’était ce que je préférais, ses magnifiques cheveux miel.

Après ça, je l’ai invitée à boire un café, je faisais mine de me passionner autant qu’elle pour ce groupe mais aujourd’hui je me rappelle même plus de leur nom, c’est dire…


J’avais surtout envie de la revoir, je commençais à tomber amoureux. Ce qui me plaisait par-dessus tout c’était sa passion, la manière dont elle décortiquait chaque note de musique avec un soin de musicologue. Je trouvais cela merveilleux, on aurait dit mon double. Sauf que, bien entendu, ma passion à moi, c’est la peinture. Mais, je le croyais alors, cet enthousiasme, même s’il n’avait pas le même objet, suffisait à nous réunir.


Je l’ai raccompagnée, espérant qu’elle m’inviterait à prendre un dernier verre, mais non ; elle ne m’a pas laissé de numéro où la joindre, elle semblait insaisissable.

Alors j’ai commencé à rôder autour de son quartier, en pensant que si on se retrouvait nez à nez nous finirions par sympathiser un peu plus.

Finalement j’ai réussi à l’aborder à nouveau et nous avons repris un café. Elle semblait si timide à ce moment-là ! Elle ne me dit rien de sa vie, rien ! J’appris seulement, à grand renfort de questions, qu’elle était secrétaire dans une maison de disques. C’était le poste le plus près du monde de la musique qu’elle avait pu décrocher. Toute la journée, elle voyait défiler les vedettes de demain, elle saisissait au vol quelques notes de musique et en était heureuse.


Elle ne parlait que de musique, mais quand elle abordait ce sujet, elle avait les yeux qui s’allumaient et tout son visage prenait une expression gourmande qui m’excitait et me déroutait à la fois.

Plus tard, en la connaissant mieux, je découvris que son ouïe était extraordinairement développée. Tous ses autres sens semblaient endormis en comparaison, et lorsque, dans le café, cette après-midi-là, je pris sa main, elle ne parut même pas le remarquer. Elle était capable d’entendre la moindre vibration sonore, mais les caresses et les odeurs qui l’entouraient la laissaient froide.


Je payai les deux cafés et nous sortîmes tous deux dans la chaleur de ce mois de juillet.

  • Dites-moi, ça vous dirait de… de voir ce que je fais ?

Je pensais l’intéresser avec ma peinture et aussi, je dois l’avouer, l’attirer dans mon appartement à d’autres fins.

Elle me suivit sans mot dire, et j’avoue que j’en fus surpris. Pour une fois, je ne jouissais pas de l’aura presque irrésistible, comme je l’avais déjà expérimenté, du jeune peintre prometteur, doué et romantique.

Je m’étais habitué à entendre les ordinaires exclamations admiratives émanant de mes conquêtes : « Vous êtes peintre ? C’est merveilleux ! Vous devez avoir beaucoup de talent ! »

Mais là, dans mon appartement, en face de mes toiles, le visage de cette fille n’exprimait qu’un désintérêt poli.


Je lui demandai ce qu’elle en pensait, et elle rougit.

  • Vous savez Johannes, je ne connais pas grand’chose à la peinture… C’est un monde qui m’est imperméable.

  • Tu veux dire que tu ne ressens rien du tout ?

  • Eh bien… Si, j’admets que c’est très joli, comme peinture. Mais le langage pictural en lui-même ne me parle pas.

Cet aveu me fit mal au cœur. J’aimais la peinture, je n’aurais pas pu vivre un jour sans peindre. Je ne comprenais pas que l’on puisse la sous-estimer. Comment Catherine pouvait-elle demeurer si insensible à tout ce qui provenait de moi ? Je savais qu’elle n’était pas froide à dessein, mais son désintérêt me glaçait. Elle n’osait même pas me tutoyer, tant elle sentait que nous vivions dans des univers clos.

Nous fîmes l’amour dans la soirée. Elle ne protesta même pas lorsque je la pris dans mes bras. J’avais l’impression d’enlacer une poupée de chiffon. J’étais déçu de lui faire si peu d’effet, mais, je l’avoue, ce défi m’exaltait. Elle est partie le lendemain matin, mais j’avais eu le temps de noter son numéro de téléphone. Je la rappelai souvent pour sortir avec elle ou l’inviter chez moi, mais lorsqu’enfin j’arrivais à la faire sortir de son antre, elle semblait s’ennuyer et ne me disait rien. Un jour, exaspéré, je lui demandai pourquoi elle acceptait de me voir, si c’était pour m’opposer une telle indifférence. Elle m’avoua qu’elle ne venait que sur votre instance, Monsieur Goriaux, parce que vous vous inquiétiez pour elle et que vous lui enjoigniez de voir du monde. Or je constituais à moi seul l’essentiel de son carnet d’adresses.


J’imagine que ça ne vous fait pas plaisir de savoir qu’indirectement, vous la poussiez dans les bras de son assassin. Mais c’est bien ce qui arriva. Elle ne serait jamais venue me voir si elle n’avait pas voulu vous rassurer.

Et plus le temps passait, plus mon amour pour Catherine devint obsessionnel. Elle me rendait malade par cette distance absurde qu’elle mettait entre nous. Jamais je ne la sentis se rapprocher de moi.



Pendant cette période de ma vie, cette angoisse prit une ampleur considérable. Elle se concentra dans ma peinture et électrisa tout mon art, à tel point que je commençais à gagner l’estime de la profession. Vous avez sans doute, en tant que directeur de galerie, déjà entendu mon nom, si ce n’est par la bouche de votre fille. Vous avez certainement déjà vu mes toiles, au moins Composition-V, la plus fameuse à ce jour. Je ne parviens pas à être fier de ce travail, car il me semble que je l’ai sué, oui, littéralement sué ; toute ma frustration y perce. Et bientôt, je fus approché par les critiques d’art, les marchands, les collectionneurs, toute une meute de renards sans considération pour ma sensibilité, intéressés uniquement par le prix et les dimensions de mes toiles. Est-ce qu’on pourrait les vendre à bon prix ? Allais-je confirmer mon talent ? Etais-je une valeur sûre ?Je haïssais les parasites de cette espèce, mais ils m’aidaient à vivre.

Pourtant je finis par rencontrer le mécène dont j’avais toujours rêvé. Il s’appelait Jacques Filigrane et je sentais qu’il m’aimait comme un fils. Il me prodigua quelques conseils et surtout, surtout, m’inonda d’argent. Je n’avais plus à m’en faire. La plus grande terreur de ma vie s’était envolée.

Or il me restait encore une angoisse profonde qui me rongeait. Catherine. Toujours insaisissable. Elle me parlait à peine et je ne connaissais rien d’elle, mais j’étais tombé amoureux fou. Pourquoi elle ? Pourquoi pas une des filles faciles que me présentait Jacques Filigrane ? Chaque fois que je tentais d’oublier Catherine, je souffrais terriblement.

Sans elle, qui plus est, ma peinture devenait sans intérêt. Toute la fièvre qui en faisait le prix disparaissait. Ce n’est qu’à ses côtés que je ressentais mon ardeur créatrice bouillonner ! Je me savais lié à elle par les flammes qu’elle avivait dans ma poitrine.

Ce fut finalement Jacques qui m’apporta la solution qui, croyions-nous, finirait par l’intéresser plus à moi et mon travail.


Consécration de mes débuts prometteurs, il avait organisé mon premier vernissage à Paris. La haute société devait s’y rendre, dont un chanteur de blues que Catherine affectionnait tout particulièrement.

Lorsque je communiquai cette nouvelle à Catherine, qui était venue dormir chez moi sur mes demandes pressantes, son regard s’alluma aussitôt. Elle me pressa de questions, parla sans discontinuer de chaque opus du chanteur en question, elle me fit tourner la tête à force de détails. Je ne l’avais jamais vue plus excitée. Lors du grand soir, tandis que je me promenais avec elle dans la salle de vernissage, elle tournait la tête dans tous les coins pour apercevoir l’homme dont je lui avais parlé. Quand il arriva enfin, elle dégagea sa main de l’emprise de la mienne et courut à sa rencontre. Il parut surpris mais enchanté de cet accueil et ils partirent tous deux discuter à l’écart.

J’étais ravi de la tournure des événements. Catherine ne pourrait qu’admirer un homme capable de lui faire rencontrer de tels artistes, j’en étais sûr. Elle commencerait par m’admirer, puis je parviendrais à la séduire. J’observais sa chevelure blonde se mouvoir dans la pénombre et ce spectacle me rassérénait. Elle m’aimerait, et je serais comblé. Tous mes fantasmes obsessionnels alimentés par l’image de Catherine disparaîtraient.


Je fus bientôt accaparé par la meute des pique-assiettes qui venaient me complimenter sur mon talent, alors que quelques minutes plus tard je les avais vu se pousser du coude et murmurer : « Quelles croûtes infectes, ce garçon n’a pas d’avenir ! » Ils m’occupèrent toute la soirée, et ce n’est pas Jacques Filigrane qui m’aidait à les repousser. Il pensait que cette reconnaissance me flattait. Mais je convoitais un tout autre trophée.


Lorsque la soirée se termina, je cherchai du regard Catherine. Elle était toujours en compagnie du chanteur. Une expression de bonheur fébrile illuminait son visage. Nous lui fîmes nos adieux quelques instants après, et il me félicita chaudement de mon succès, même si j’étais persuadé qu’il n’avait pas jeté un coup d’œil à l’exposition.

Catherine semblait avoir des rêves plein la tête dans le taxi qui nous raccompagnait. Je lui demandais nonchalamment :

  • Cette soirée t’a plu, ma chérie ?

  • Oh oui !

Je ne pus pas tirer d’elle beaucoup plus que cette exclamation, dite sur un ton de profonde extase. Mais elle paraissait si reconnaissante que je pris une grande inspiration :

  • Est-ce qu’on peut aller chez toi, ce soir ?

Jamais encore je n’avais osé lui demander de voir son appartement. Je brûlais de pénétrer cette antre mystérieuse. Elle accepta après un instant de réflexion.


Après avoir gravi les quatre étages qui nous séparaient de sa tour d’ivoire, nous nous arrêtâmes sur le seuil pendant qu’elle cherchait ses clés.

En entrant, je fus surpris de l’aménagement coquet de l’entrée ; une petite bibliothèque y trônait, composée exclusivement, comme je m’y attendais, d’ouvrages musicaux. Il faisait plutôt sombre et une étrange odeur de colophane flottait dans l’air. On se serait cru dans l’atelier d’un luthier.

Je me rapprochai d’elle et déposai un baiser dans son cou. Impassible, elle avança dans le couloir qui menait au salon. Il était tapissé d’affiches de concert, de photos d’artistes, voire de publicités pour guitares.

Je regardai tout cela d’un œil émerveillé. Son appartement était un véritable sanctuaire à la musique. Un portrait de Mozart enfant me guettait du haut de son mur. Mais le salon me surprit plus encore.


Dans une grande pièce vide ne comportant qu’une table et un piano en guise d’ameublement, des centaines et des centaines de vinyles, d’albums, de coffrets en tous genres étaient rangés par ordre alphabétiques, soigneusement époussetés. On en trouvait de toutes variétés de musique, et je ne doutais pas que Catherine les ait tous écoutés attentivement l’un après l’autre. Certains de ses coffrets ressemblaient presque à des œuvres d’art ; d’autres albums étaient simplement glissés dans une pochette en plastique. Tant de musique me donnait le vertige.

Elle me proposa d’écouter ce que je voulais, mais je n’en avais pas la moindre envie. Si nous le faisions maintenant, elle passerait le restant de la nuit à le commenter et à me détailler la vie et la carrière de l’artiste qui l’avait composé. Or j’avais trop envie d’elle pour me perdre dans ce genre de discussions sans fin dont je ne voyais jamais l’intérêt, si ce n’est que, pendant ces instants, elle me parlait et me souriait avec intensité.

Mais quand nous fûmes au lit son habituelle frigidité la reprit et me paralysa. Je la quittai furieux et impuissant.


Dès que j’eus regagné mon appartement, je me mis à dessiner avec frénésie. Je noircis des pages et des pages au fusain, un grand projet avait pris corps dans mon esprit. Lorsque je me sentis assez mûr, je saisis fermement mon pinceau et d’un geste sûr et précis, j’entamai ma dernière toile.

Je ne peux parler à personne de ce tableau. Je ne veux même pas avoir à m’en souvenir. Je n’ai rien pu dire aux docteurs à son sujet, vous êtes le seul à connaître son existence. J’imagine qu’il constitue l’œuvre de ma vie, et allez savoir pourquoi, je veux qu’il soit entre vos mains. En fait, je crois que, vu votre métier, vous comprendrez peut-être l’horreur de mon acte une fois que vous l’aurez sous les yeux. Mais assez à ce sujet, je me sens malade à nouveau rien qu’en l’évoquant…


Une fois que j’eus achevé cette toile, je fus pris d’une immense fatigue. Mais je devais le montrer à Catherine, je devais lui montrer ce qu’elle représentait pour moi. Elle serait forcée de comprendre mes sentiments pour elle, de cette façon. Jamais mon art n’avait été si limpide. J’avais réinventé la peinture, trouvé un langage pictural nouveau, et tout cela pour elle.

Cette toile n’est pas grande, vous le constaterez vous-même. Je n’attendis même pas que ce soit sec, je la pris sous mon bras avec moult précautions et je revins à l’appartement de Catherine. Je voulais lui faire la plus grande surprise de sa vie, j’étais certain qu’elle ne pourrait que s’émerveiller à la vue de mon tableau. Aussi je sonnai chez la concierge et bricolai une histoire, me faisant passer pour un membre de sa famille qui ne voulait pas la réveiller. Comment, Catherine ne lui avait rien dit ?Elle avait sûrement prévenu que son cousin passerait… Mais si, elle devait s’en souvenir…

Je finis par attendrir la vieille dame avec un baratin à dormir debout. C’était apparemment une bonne pâte et je n’eus pas trop de mal à lui soutirer un double de ses clés.

Puis je montais les quatre étages avec peine, et, essoufflé par cette ascension interminable, j’ouvris la porte de Catherine sans un bruit en me faufilant dans l’appartement. Là, je repris ma respiration, mais mon attention fut retenue par un bruit étrange. Je dressai l’oreille et j’entendis distinctement deux sons. Quelqu’un chantonnait comme une berceuse, et une autre personne, dont le timbre s’avérait être celui de Catherine, gémissait amoureusement. Je suivis les cris qui conduisaient tout droit à sa chambre.


Je pénétrai discrètement à l’intérieur, et j’eus le temps de voir la femme que j’aimais à en être fou, qui me glaçait par son insensibilité, répondre avec sensualité aux caresses d’un autre… Le chanteur de blues de l’exposition, qui murmurait à son oreille des airs tendres, allongé près d’elle, regardait ses yeux emplis d’un amour profond qu’elle n’avait jamais ressenti pour moi.

Qu’ai-je ressenti à cet instant précis ? Une haine sans fond, une rage dévorante. Empreint d’une rancœur formidable, je me surpris à murmurer « Sale petite groupie », comme si je n’avais pu trouver d’injure plus venimeuse. Sans savoir ce que je faisais, je me précipitai dans le salon, j’enflammai une allumette et je mis le feu à un tapis. Je restai un instant à regarder le feu se propager, soulagé. Je pensai rayer Catherine de ma vie pour toujours. Puis, les flammes s’élevant de plus en plus haut, je déguerpis. Cela devenait dangereux. Je fermai la porte à clé en sortant. J’entendais toujours les cris de la fille.

En entrant dans mon immeuble, je m’aperçus que j’avais conservé le tableau. Je m’en veux, j’aurais dû le jeter au feu… Et me suicider ensuite… Mais je suis rentré chez moi et j’ai passé la soirée à retapisser ma chambre, comme si je venais de faire des courses au supermarché.

Bien sûr la concierge s’est souvenue de moi, et elle a donné aux flics ma description. Je me serais dénoncé de toute façon. J’ai du cran, vous savez. Je suis peut-être fou, mais j’ai du cran.

Il faut bien dire que cette histoire m’a bousillé. Je suis une loque humaine. J’ai arrêté de m’auto-mutiler mais les docteurs disent que je ne suis pas hors de danger. Ils ont peur que je « mette fin à mes jours ». Autrement dit, que je me tue.

Voilà, je mets un terme à cette confession. Je m’aperçois que je n’ai pas franchement demandé pardon pour ce que j’ai fait. Mais ce que je voudrais surtout, c’est que vous puissiez, non me pardonner ou même me comprendre, mais approcher la réalité. Vous ne trouverez pas cette réalité dans les journaux à scandale qui ont relaté la mort criminelle du chanteur, dont je me rappelle même plus le nom d’ailleurs. Vous ne trouverez pas cette réalité dans les rapports de police. Moi seul, ou Catherine si elle avait survécu, suis capable de vous expliquer ce qui s’est passé.

L’infirmière est venue m’apporter à manger. Je dois finir d’écrire ces lignes. Je ne veux pas que quelqu’un les trouve, vous êtes le seul à avoir le droit de lire la vérité. Profitez de la fin de votre vie, et espérez un lot meilleur dans l’au-delà.


J.



Simon releva les yeux. Il y eut un long silence.

  • Les docteurs n’ont pas intercepté cette lettre avant qu’elle ne vous parvienne ?

  • Non… Il m’a fallu un an pour en venir à bout. Lire ce… ce… papier m’a détruit. Vous ne pouvez pas savoir comme je me suis senti coupable. J’ai jeté ma fille dans le bras de son assassin, c’est lui qui l’écrit ! J’avais peur pour Catherine, elle était si fragile, si solitaire, elle ne me parlait presque jamais… C’est sa mère qui l’a élevée seule, ce qui l’a exténuée, c’est d’ailleurs pour cela qu’elle m’a quitté quand Catherine est allée s’installer en ville. Je n’ai jamais vraiment pu renouer de liens ni avec Catherine, ni avec mon ex-femme.


Simon me regardait d’un œil sincèrement compatissant.

  • Et vous vous êtes replongé dans votre travail…

  • Oui, mais je n’ai jamais pu cesser une seconde de penser à tout cela. Regardez…


J’ouvris les cartons qui jonchaient le sol de l’entrepôt et je désignais à Simon le métal fondu, les vinyles détruits dans leur pochette carbonisée, des millions de débris inutiles, des reliques absurdes que j’avais trouvées dans l’appartement dévasté par l’incendie.


  • C’est pour cela que vous êtes si méfiant envers toute personne qui rentre ici ? C’est pour cela que vous m’avez fusillé du regard quand j’ai voulu voir le Matias ?


Je sentis qu’il redevenait curieux tandis que son accent américain pointait davantage.

  • En premier lieu, c’est vrai, les gens auraient peur pour ma santé mentale s’ils savaient que je garde précieusement tous ces souvenirs de l’incendie. Mais il y a autre chose.

  • Autre chose ?

  • Oui, quelque chose que personne ne doit voir, jamais, et qui charge mon cœur des pires tourments.


J’en avais trop dit, cette fois, il était impossible de revenir en arrière ! L’heure fatidique était arrivée, l’heure tant redoutée et espérée comme une délivrance.


  • Montrez-le-moi.

  • Vous devinez ce que c’est ?

Oui, il avait deviné, je le savais à son air alléché.

  • Aidez-moi à pousser cette armoire, au fond de la pièce.


Il s’exécuta. Je n’avais pas vraiment besoin de son aide, au fond, puisque je m’étais déjà livré en secret à ce petit exercice des milliers de fois. Mais j’avais besoin de retarder ce moment.


Je ne regardai pas tout de suite le tableau. Je contemplai d’abord son effet sur Simon.

Il semblait dévorer la toile des yeux, fasciné par la splendeur et la finesse du trait.


Cette peinture certes avait des dimensions modestes. Cependant, le choix des couleurs, rouge sang, or et ombre, semblait l’étirer et exploser aux yeux de ses spectateurs. La ligne était brisée, déconstruite de part en part, traduisant l’angoisse indicible de Johannes. Le peintre avait gratté la toile jusqu’à la corde, elle semblait sur le point de se déchirer, comme fendue par des ongles griffus. Quelques pigments bleus saupoudrés sur l’ensemble évoquaient une peinture primitive et recherchée à la fois. Les formes abstraites, aiguës et agressives, symbolisaient à merveille l’état d’esprit de cet assassin. J’étais heureux que Simon voie cela et partage ce fardeau avec moi. Depuis toutes ces années, j’avais été écartelé entre la tentation de détruire cette toile, chose que j’avais tenté de faire à maintes reprises, et une adoration presque mystique pour ce que je considérais être la plus belle œuvre d’art que j’aie jamais possédée.


Simon était comme fou.


  • Vous ne pouvez garder cela pour vous, Monsieur Goriaux. Vous avez souffert, je le sais, mais vous ne pouvez priver l’art d’un tel chef-d’œuvre. Dites-moi quel est votre prix, je paierai immédiatement. Je serai prêt à n’importe quoi pour posséder cette toile.

Je n’avais pas vraiment prévu cela. Je lui intimai l’ordre de se taire, mais il fit un pas vers moi, suppliant.


  • Allons…

  • Ne bougez pas !

  • Dites-moi votre prix, Goriaux, répéta-t-il.


Il ne cèderait pas. Je mis la main dans la poche de ma veste et mes doigts crispés rencontrèrent le revolver que, dans ma paranoïa aiguë, je conservais toujours sur moi.

Cyren avançait toujours, souriant. Mais son sourire christique ne m’impressionnait plus. Je n’eus que le temps d’entendre une détonation et de le voir s’écrouler.


Je rangeai mon revolver et verrouillai prudemment la porte de l’entrepôt, sans même prendre le temps de repousser l’armoire, tandis que ses cheveux blonds s’imprégnaient de sang. Par le soupirail, les premiers rayons de soleil projetaient leur lumière blafarde sur la toile de Johannes.


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